Noms et encyclopédie dans l'oeuvre de Jacques Ferron (suite)

Troisième partie

NOMMER, RACONTER, RENOMMER: Prolégomènes à l'étude de l'onomastique générale de Jacques Ferron

L'OEUVRE, LES NOMS ET LES CHOSES

Classer, regrouper, ordonner les noms constitue une étape essentielle dans l'analyse de l'encyclopédie. Encore faut-il se demander quel classement, quel regroupement et quel ordre. Car il ne suffit pas de répertorier ce qui est nommé, on doit encore le situer dans une table «d'identités, de similitudes, d'analogies» où les mots et les choses, les noms et les lieux, les noms et les êtres sont distribués pour devenir «pareilles» ou «différentes». Sur une échelle plus modeste que la société dans laquelle il écrit, un écrivain élabore lui aussi des «codes fondamentaux» permettant de déchiffrer le sens et la finalité de son monde imaginaire. Michel Foucault a trouvé ceux du XVIIIe siècle dans l'économie politique, la grammaire générale et l'histoire naturelle; ceux d'un écrivain comme Ferron ne peuvent être ailleurs que dans quelques grands récits organisateurs de son discours sur l'histoire, le milieu canadien-français et québécois, la famille et l'individu. D'une part, la table organisatrice d'une oeuvre littéraire subit l'attraction du grand tableau collectif; d'autre part, elle lui résiste, le brouille, y introduit des analogies inhabituelles. Certaines sont évidentes, d'autres peuvent rester invisibles, illisibles en absence d'indications claires. Une nouvelle traversée de l'encyclopédie est nécessaire pour dégager les grands récits directeurs, fondateurs de l'onomastique de Ferron ou, plus précisément, de son onomasiologie, c'est-à-dire de la sémantique de la désignation qui lui sert à lier les noms aux choses, les êtres aux lieux, les personnages aux personnes: François Laterrière au rang Trompe-Souris, Maski à Gadagne, Barbara à Marguerite, le Christ à Marshall MacLuhan, Orphée à Saint-Denys-Garneau.

III.1 - LE «CONTENTIEUX» DU QUÉBEC

Quelques pages à peine suffisent pour sentir la passion de Ferron pour l'histoire. Rapidement, on aperçoit l'étendue du fonds historique à partir duquel il rédigea des centaines d'historiettes et ses romans. En écrivant sa propre histoire nationale, il a modifié le système de références culturelles québécoises. C'est dans cette histoire selon Ferron que l'on peut trouver les fondements de son onomastique. Chaque nom cité y est revu et corrigé pour s'intégrer à un récit historique dont les sources sont multiples, souvent inattendues, officielles ou légendaires.

III.1.1. - LE SAUT DE L'ATLANTIQUE: DES ANCIENS AUX NOUVEAUX NOMS

«On se promène avec un orient à l'occident», écrit Ferron en se rappelant que «des gens instruits» situent l'occident en Europe et pourtant, ajoute-t-il, «l'Europe est en orient [sic].» D'après cette observation formulée en 1961, les noms de l'Ancien Monde suivent tous après la traversée de l'Atlantique la trajectoire de l'«Occident», qui fut débranché de l'Europe pour redevenir l'«occident» sans majuscule. En Amérique, dans cet occident de l'Occident, les noms de «Richelieu, Louis XIV, Mgr de Laval, Wolfe, Shakespeare, Moïse même» subiront tous les contrecoups de ce déplacement géo-sémantique. Ils devront abandonner une partie de leur signification européenne pour s'intégrer aux thèses historiques de Ferron.
Une fois repositionnés les quatre points cardinaux, on peut tenter de répondre aux questions suivantes: Qu'advient-il des noms européens lorsqu'ils pénètrent au coeur de l'Amérique amérindienne par la brèche du Saint-Laurent, lorsqu'ils sont appelés à décrire, nommer, raconter le Nouveau Monde? Quel est l'avenir de ces noms au Canada français après «le déluge qui l'avait séparé de la France, déluge de l'Atlantique, déluge de l'hiver, déluge d'un siècle ou deux où l'on fut sans nouvelle de la chère et grande métropole»? Quand et comment débute l'enquébecquoisement des noms français et anglais? Que désigne saint Vincent de Paul dans «ce bordel de pays»? Une figure de la Contre-Réforme catholique, une salle de Saint-Jean-de-Dieu ou une prison fédérale? Vouloir y répondre exige la connaissance et la remise en question des discours historiographiques dominants. C'est ce à quoi est consacrée une partie importante de l'oeuvre de Ferron.

III.1.2. - LA CONQUETE DE L'HISTOIRE

Après la promotion du docteur Chénier comme figure héroïque, le congédiement de Dollard des Ormeaux et la canonisation de Jérôme Le Royer de La Dauversière en «Saint-Tartuffe» québécois, Ferron publie à l'été 1962 une série de cinq textes importants dans l'Information médicale qu'il reprendra sous le titre «Ce bordel de pays» dans Parti pris au début de 1964. Entre temps, il aura aussi écrit: «Tout recommence en 40», «la Soumission des clercs», «le Passé change aussi» et «l'Ancien Testament» à la fin de 1963. Ces textes ont fait l'objet de plusieurs commentaires et contiennent les principales contributions de Ferron à l'interprétation de l'histoire du Québec, entre autres une périodisation originale (1837-1885-1940).
Mais avant d'aborder la thèse historique fondamentale de Ferron qui sous-tend toute son onomastique, il convient d'ajouter aux textes précédents, qui portent essentiellement sur la situation québécoise, tous les autres textes où il a repensé l'histoire européenne et nord-américaine. Au début de 1966, une «Conquête de la France», un Salut de l'Irlande chez les «simili-Anglais» de Saint-Lambert, et un reportage sur «la marche orientale du Québec», l'Acadie, vont le mener à une vision continentale de l'histoire québécoise.
En s'inspirant des Voyages de Jacques Cartier et de leur retombée dans l'oeuvre rabelaisienne, il étudie la France «en fonction de notre pays» et conclut qu'il faut:

éliminer les Frances qui ne nous regardent pas, la France espagnole, la France italienne, la France allemande, pour ne garder que l'anglaise et la flamande tournées vers l'Atlantique entre Dunkerque et Bayonne, dont le sommet serait Dijon; et, sans négliger Paris, à porter plus attention aux villes mariArial, tout particulière La Rochelle dont nous dépendions tout autant que Paris.

Après avoir congédié ces «Frances qui ne nous regardent pas», Ferron termine son bilan provisoire du Salut de l'Irlande en avouant son «impérialisme décent» et déclare qu'il suspend sa «revendication québecquoisante qui consistera à la fin à proclamer tout simplement que notre pays tel que défini par ses frontières, c'est le monde entier». Immédiatement après, il entreprend une série d'historiettes où les frontières du pays, loin d'être consolidées, se transformeront en véritables passoires: c'est sans doute le prix à payer pour devenir «le monde entier».
«La Visite américaine» des Bastonnais (nom abénaki pour les colons des «États-qui-n'étaient-pas-encore-unis»), les Allemands recrutés par l'Angleterre pour combattre les Bastonnais devenus Américains, les frères Kirke, «ces huguenots à la pige» négociant avec Samuel de Champlain, tous ces gens déferlent sur le Canada et le Québec. Et comme s'il était insuffisant de miner les frontières de «notre pays», Ferron commence le Contentieux de l'Acadie en écrivant que «le sort du Canada» dépend de «l'immigration européenne» qui doit être vue dans la perspective de ces trois siècles pendant lesquels «l'Europe et ses assimilés ont conquis deux continents et demi.»
La Nouvelle-Angleterre n'échappe pas non plus à cette investigation. En visite à Albany, le Suédois Pehr Kalm dresse «le petit tableau complexe d'une société prometteuse»: des Sauvages, une garnison anglaise, quelques esclaves noirs réunis autour d'une place hollandaise. Ainsi, explique Ferron, «on comprendra mieux que les États-Unis sont un pays qui n'a souvent d'anglais que la langue». Quelques années plus tard, les Confitures de coings découvriront des Américaines jusque dans la haute direction des Ursulines de Trois-Rivières.
De telles visites, un tel brassage de langues et de noms ne pouvaient qu'ébranler toute l'onomastique canadienne-française et québécoise. Ferron y fait des emprunts continuels, tout en corrigeant les noms et l'histoire pour se les réapproprier. A partir de la deuxième moitié des années soixante, c'est dans le cadre de cette géo-politique de l'Europe et de l'Amérique que l'on peut évaluer correctement les conséquences des thèses révisionnistes de Ferron sur son onomastique.

III.1.3. - LE COMPLEXE FRANCO-BRITANNIQUE

Intégrée à son histoire générale de l'Amérique, «la prise du Canada par l'Angleterre, contrairement aux prétentions de l'École historique de Montréal, n'a guère été ressentie par les Canadiens français», écrit Ferron. C'est plutôt une défaite de la France «qui, du côté anglais, a le souffle court», ou une «Conquête inachevée», comme l'affirme le bishop Scot dans le Ciel de Québec. Contestée et contestable (surtout lorsqu'elle sort de la bouche d'un bishop anglican!), cette interprétation n'en demeure pas moins le fondement de son Histoire du Canada. Sans vainqueur ni occupation absolus, cette vision de l'établissement dans la Province of Quebec des «demi-vainqueurs» au milieu des «demi-vaincus» était susceptible de modifier l'inscription des noms anglais dans l'oeuvre entière. Leur statut et leur légitimité au milieu des noms français s'inscriront maintenant dans la continuité de l'historiographie ferronienne.
En retournant les colons défaits de la Nouvelle-France à la France, en créant ce commencement ambigu où l'«état» constitutif du Canada est une demi-victoire, Ferron préparait la fondation d'un autre territoire où demi-vainqueurs et demi-vaincus seraient également d'ici. Moins différents les uns des autres qu'héritiers d'une situation paradoxale qui donne au peuple à moitié vaincu «une certaine originalité, celle d'avoir trouvé naissance sous une domination étrangère, d'y avoir grandi sournoisement» avec «une intelligente fourberie» et «de grandes déférences au King et à la Queen». Dans les premières années de la décennie soixante, cette histoire et ce territoire n'étaient que des réalités virtuelles. C'est la somme de ces virtualités qu'allait réaliser le Ciel de Québec, en transformant ces hypothèses historiques en roman.
En 1969, la cohorte primitive anglaise venue des Contes, du théâtre des Grands Soleils et du roman de la Nuit regroupe aussi tous les autres compatriotes anglais dispersés dans les genres mineurs. Ils se sont installés graduellement dans le domaine qui leur était réservé et dont les limites ont été définies dans la théorie de la «guerre gelée». Nanti d'un nom triple, amalgame de Francis Reginald Scott, Louis Archibald Campbell et de Duncan Campbell Scott, tout à la fois poète, flic et juriste, fils d'un bishop anglican lui-même poète dont les oeuvres citées sont en réalité celles de quatre poètes (Duncan Campbell Scott, Bliss Carman, Frederick George Scott, père de Francis, et Charles G. D. Roberts), détenteur de quelques nationalités (Anglais, Irlandais, Écossais, Canadian, Canadien éventuellement Québécois), de trois gentillés (Québecquois, Louisevillois et Montréalais), le Tarlane et «huissier bonimenteur de la nuit» Frank-Archibald Campbell, futur Frank-Anacharcis Scot missionnaire descendant d'un philosophe grec appelé bientôt «monsieur François» qui finira sa carrière sous les traits du Rhodésien Frank Scott, est le personnage qui incarne le mieux ce vaste réseau de symboles. Il a acquis la stature d'une «pièce de musée, un personnage de l'Odyssée, un Priam, un vieux truc un peu fabuleux» dont même les habitants de la tour de Babel auraient pu être fiers.

III.1.4. - ARCHIVES ET EMBROUILLAMINI ETHNIQUE

Cette révision historique, Ferron l'a menée en fouillant les documents de l'État civil, en parcourant les monographies de paroisse, les cimetières en quête de parenté, d'origine, de patronymes. Malgré et à cause de ses recherches, la question du commencement est sans cesse reposée. Quand débute l'État civil? Quand commence un nom, l'anglais? Questions sans réponse, si ses années de recherche n'avaient pas abouti à une sorte de synthèse théorique de l'établissement européen au Canada qui expliciterait les rapports hasardeux, parfois mystifiants, conçus par Ferron entre des dizaines de noms de toute provenance. On la trouve en partie dans «le mémoire de l'abbé Surprenant intitulé: Un ethnologue canadien en Angleterre», mais surtout dans une historiette qui rapporte le dialogue entre deux protagonistes du Ciel de Québec, le bishop Dugald Scot et Monseigneur Camille. Par l'intermédiaire de ses porte-paroles, Ferron décline des dizaines de prénoms, de patronymes et de toponymes en élaborant une théorie qui portera à un point de non-retour le rêve d'une onomastique fiable sur laquelle on pourrait fonder avec certitude un lieu, une enfance, une famille et les autres instances collectives auxquelles participe un individu ou un personnage.

L'abbé Surprenant fait d'abord remarquer qu'il faut se méfier du colon de l'Empire britannique qui «devient volontiers [Anglais] et s'applique à le demeurer quand il s'expatrie», alors qu'

en Angleterre, un Anglais n'est jamais tout à fait sûr d'être anglais, car il a toujours un peu d'écossais, de gallois, d'irlandais, voire de l'allemand ou du français, sans compter qu'il sort parfois de si bas qu'il n'a vraiment pas d'origine.

A l'incertaine nationalité du sujet britannique, les deux hommes d'Église vont ajouter le caractère douteux des registres de l'État civil. En véritables généalogistes, ils essaient de retracer les origines du Révérend Jessie Arnold Beaumont pour arriver à la conclusion qu'on ne peut se fier entièrement aux noms français et anglais. Bien avant la Conquête, affirment-ils, «l'alias était pour ainsi dire la règle». «La Grande-Bretagne», continuent-ils, «nous fournissait déjà des noms anglais». Par exemple, Hazeur dit Lamothe, Verdier dit Dragon et Nadon dit l'Étoile étaient tous des hommes de mains du «sieur Outlas dont le nom n'était rassurant pour personne... Sans doute un Écossais... Ou un Irlandais...» A ces Anglais dits Français, il faut ajouter le fait qu'«entre la France et l'Angleterre les échanges ne datent pas d'hier», et que les Anglais étaient sans doute arrivés avec leur «effectif de noms français». Le Révérend Beaumont viendrait peut-être de la révocation de l'édit de Nantes et serait alors «d'une souche anglaise plus ancienne» que celle du bishop Scot.
Une visite sur le terrain dans la plus ancienne paroisse des Laurentides, Sainte-Catherine de Fossambault, n'est guère plus rassurante mais aussi instructive. Les McKenna, Leahy, Fogarty, Mulroney, O'Sheas arrivent les premiers dans cette région. Puis, vers 1861 selon Ferron, les Français se substituent lentement aux Britanniques et inscrivent à la française les noms de «Joseph Genesse et de J. D. Guilmet, ce dernier appelé à avoir une descendance de Guillemette.» Les autres exemples (David Garneau, époux de Jane Goodwin, Joseph Greffard, époux d'Eleonor Waness, Antoine Hamel, époux de feu Sépi Cantin et de feu Marie Linteau) illustrent la thèse de l'embrouillamini des noms et des nationalités.
Pour le bishop Scot, plusieurs de ces transfuges «sont sûrement damnés» comme tous ces MacDonald ou Macdonald qui auraient eu «l'outrecuidance de se laisser enterrer sous le nom de McDonald». Écossais et protestants qu'ils étaient, ils auraient passé outre leur croyance et leur nationalité pour «accéder au ciel français et catholique, par le purgatoire irlandais.» Il semble bien, dit monseigneur Camille, que «cette racaille pionnière se souciait assez peu de ses origines», mais, lui demande le bishop:

Ne s'est-elle pas empressée de tout oublier du passé à l'exemple de vos premiers colons qui, je l'imagine, durent balancer sans regret leurs provinces respectives, Perche, Poitou, Normandie, Bretagne, Aunis?

Sans doute moins généralisé en réalité que le suggère Ferron dans cette escarmouche, l'«embrouillamini ethnique» est par contre irréfutable à l'intérieur de son oeuvre. Les exemples cités en font foi, d'autant plus qu'ils n'en forment qu'une partie et qu'il est facile de le vérifier dans quantité d'autres textes.
Peu à peu, cet enchevêtrement de religions, de nations, de langues, de pays, de noms européens et américains s'est imposé comme étant la principale voie empruntée par Ferron pour concurrencer l'État civil. On ne peut pour le moment juger de l'exactitude ou de la fausseté de tous les faits et noms qu'il utilisa; rien n'empêche pour autant de reconnaître que c'est bel et bien aux institutions garantes de la pérennité de l'État civil que Ferron demande des comptes... et des contes. Les sources de Messire Camille et Scot sont éloquentes: un testament notarié de la Nouvelle-France, le capitaine MacCarthy responsable du port de Québec en 1745, un archiviste de la même époque, les inscriptions des pierres tombales, le rapport de l'inspecteur Brady publié à Toronto en français en 1858, une citation de Lord Shelburne. Tous ces écrits divers porteurs de paroles dites, certifiées et devenues officielles sont cités au milieu des paroles échangées entre le bishop et le monseigneur autour d'un verre de porto. Transcription écrite et transmission orale se croisent donc, comme dans la francisation de Guilmet en Guillemette, dans le McDonald irlandisé ou le Nouillorque «ferronisé».
Enchâssés dans les généalogies anglaise et française, les noms propres sont particulièrement sensibles aux erreurs ou aux falsifications commises. A la moindre nuance orthographique, on les dirait prêts à changer de pays, d'ethnie, de langue, de religion. Comme l'a écrit l'abbé Surprenant: «la faute d'orthographe au Bas-Canada» doit être conçue «non pas comme une faute, mais comme élément positif: [elle] est toujours explicative». Chez Ferron, elle explique l'ancien et le nouveau nom l'un par l'autre, elle raconte le dit par le dédit. Embrouillées, déjà minées par l'historiette et l'«importance du menu», le caractère véridique des archives collectives s'effrite peu à peu. Cette «ère du soupçon» n'est pas que passagère. Elle servira de toile de fond aux récits et romans jusqu'à devenir un des traits distinctifs de l'oeuvre ferronienne.

III.2. - L'EMPIRE DU MILIEU

Parallèlement à ses thèses historiques, Ferron se fabrique une sociologie du monde canadien-français où la paroisse occupe la place centrale. C'est cela qui va lui permettre de compléter le projet littéraire qu'il confiait au Devoir en 1961. Au journal qui demandait: «L'écrivain canadien-français est-il influencé par son milieu?», Ferron répondit: «pour être influencé sainement par son milieu l'écrivain canadien-français doit d'abord le recréer.» Dans cette entreprise de re-création où il nomme pour raconter, raconte pour renommer, surnommer, Ferron veut corriger «le défaut majeur de notre milieu, personne n'a eu la simplicité de le déclarer le centre du monde».

III.2.1. - DE SAINT-JUSTIN A SAINTE-EULALIE

«Notre passé», écrit Ferron, «a tenu longtemps entre le Kamalmouk de [Victor] Barbeau et la monographie de [Léon] Gérin». Situé de cette façon au centre de l'espace historique et littéraire délimité par ces deux oeuvres, le «milieu» canadien-français peut devenir le «centre du monde»... en autant qu'un «archipel où sur chacune des îles vivait un Robinson» puisse être le centre de quoi que ce soit. C'est là, «entre ces deux extrémités: un continent sauvage et la terre de l'habitant», qu'il va inventer son pays incertain. «Invention» qu'il faut entendre dans les deux sens du terme, comme il l'explique dans un commentaire sur Kamouraska d'Anne Hébert:

Liturgique au sens de découverte [...], littéraire au sens de fiction [...]. Passant par le même signe, les deux sens se compénètrent: la découverte n'est jamais évidente et demande l'appoint de la foi, la fiction n'est jamais mensongère et constitue une approche du réel. Le terme liturgique indique la fin, le terme littéraire le moyen.

Autonomes et républicaines, îles réunies en archipel par la religion, les paroisses auraient joui pendant longtemps d'une souveraineté importante «avec ses frontières et l'étranger au-delà». Si indépendantes, selon Ferron, qu'elles allaient jusqu'à considérer que «les paroisses environnantes, pourtant similaires, constituaient l'étranger». Imaginé de cette façon, il n'est pas surprenant que le Québec se soit imposé aux yeux de Ferron comme une «confédération de villages». Pourtant, au cours des ans, les paroisses imaginaires de Ferron perdront leur autonomie. Écrite au moment où ce système confédéral périclite, son oeuvre raconte son remplacement par la civilisation pétrolière de Papa Boss.
Ce système de paroisses semblait à première vue fort cohérent (ce qui ne veut pas dire véridique), comme l'était la thèse de «la Soumission des clercs»:

Le passé, pour un organisme donné, a des limites. L'histoire d'un pays, même le nôtre, n'est pas divine; elle a un commencement, lequel il importe de fixer: c'est le point de repère par excellence. Mais nos historiens l'ont oublié.

Même si le commencement demeurera toujours pour lui le point de repère par excellence, Ferron s'apercevra rapidement qu'il est moins aisé de le fixer qu'il ne l'avait cru. Non seulement le point que l'on croyait fixe n'interdisait pas tout changement, mais la possibilité même de définir un nouveau point fixe est maintenant remise en question. A plus forte raison, sans point fixe, le passé changera nécessairement.
Cette complexité des origines du milieu canadien-français, Ferron la découvre alors qu'il prépare une tétralogie. Ce cycle romanesque plus ou moins respecté mène à la parution du Ciel de Québec, la version ferronienne de ce que nous avions fait de plus beau: la fondation d'une paroisse. En cours de rédaction, Ferron réalisera qu'on ne peut fonder une paroisse sans la nommer et que le choix de ce nom met en jeu un peuplement, des généalogies familiales, une géographie, des symboles. Une paroisse est la continuité d'une histoire, et le point de repère qu'aurait dû être sa fondation se trouve donc déporté vers un commencement toujours plus lointain.
Aucun nom de paroisse n'a eu droit au traitement privilégié qu'a reçu celui de Sainte-Eulalie dans le Ciel de Québec. En 400 pages, Ferron raconte la longue élection, tout à la fois procès et canonisation, d'un nom comme toponyme d'une nouvelle paroisse. On y trouve tout le travail de réflexion qu'il pouvait consacrer à choisir un nom et à élaborer l'identité qu'allait venir couronner un nom propre. Entre le moment où il dut se dire: «sur ce nom d'Eulalie, je fonderai ma paroisse» jusqu'à la messe pour commémorer la mort de la capitanesse et sage-femme Eulalie, il a montré l'attention et la méthode qu'il utilisait pour assimiler la multitude de références à laquelle un nom peut parfois renvoyer, puis, comment il lui fabriquait une identité nouvelle pour en faire la finalité de son récit.
D'abord, Ferron s'arrête à la lettre du nom pour réactiver l'étymologie oubliée. Eulalie (eu: du grec eu, «bien», et lalie: du grec lalein, «parler»), celle-qui-parle-bien est donc appelée à patronner la fondation de la paroisse. Ensuite, il s'intéresse à l'esprit et à l'histoire du nom pour utiliser le hasard qui a donné à l'héroïne d'un des premiers textes français, «la Cantilène de sainte Eulalie», le même prénom qu'à la fondatrice de l'école de musique Vincent d'Indy. Métamorphosée en vieille Amérindienne qui harangue le cardinal-archevêque de Québec, la pucelle martyrisée par l'empereur Maximilien est jumelée à Eulalie Durocher (sur cette pierre, je construirai mon église?). Née de leur prénom commun, une affinité élective apparaît entre elles. Les contraires s'unissent, se fondent en une sainte patronne unique, ajoutant ainsi la musique à l'éloquence, pourrait-on dire. Ce qui fut hasard de l'histoire sert maintenant à préparer la «consécration d'une église à Sainte-Eulalie, à la fois vierge et martyre».
Une analyse fouillée du seul récit de fondation de paroisse dans la littérature québécoise moderne reste toujours à faire. Cependant, un observateur un peu averti pourrait noter qu'entre les «républiques autonomes» du début des années soixante et la paroisse de Sainte-Eulalie il s'est produit un bouleversement subtil mais certain. Avec son mobilier hérétique, son pow-wow d'Olympiens, de Québecquois, de Métis, de Prométhéens, sa sainte famille et son peuple de Chians, la paroisse née de la partition de Saint-Magloire ressemble à bien des choses sauf à une robinsonnade. Sur les bords de la rivière Etchemin, l'autarcie paroissiale qui avait caractérisé le milieu canadien-français semble complètement disparue.
Dès sa fondation, une paroisse devenait le lieu de tous les baptêmes, donc de tous les noms, de tous les mariages. Modifier un tant soit peu cette structure de base de la société, ou radicalement comme Ferron, change les voies de transmission des prénoms et patronymes. Dans le sillage de tous ceux employés dans le Ciel de Québec (près de cinq cents), Ferron a réaménagé une partie substantielle de l'encyclopédie canadienne-française, il a créé d'autres identités, de nouveaux lignages, des descendances inhabituelles: si le passé et les paroisses changent, les noms aussi.

III.2.2. - DE ROBINSON A RÉDEMPTEUR FAUCHÉ

La fin de la confédération de villages va entraîner une transformation tout aussi radicale de ses habitants. A Sainte-Eulalie, on cherche en vain l'avatar québécois du héros de Daniel Defoe. L'autarcie paroissiale qui le séparait et l'éloignait de ses compatriotes n'existe plus. Tous les Vendredis autochtones ou étrangers de l'archipel se sont donnés rendez-vous sur ce qui était jusqu'à récemment son île, son refuge. Robinson semble invisible... à moins que ce soit en pensant à lui que monsieur François, le missionnaire anglican défroqué et enquébecquoisé, annonce à la fin du Ciel de Québec une suite restée inédite: «La vie, la passion et la mort de Rédempteur Fauché». Ce changement à l'intérieur même du milieu recréé par Ferron est passé jusqu'à maintenant inaperçu. Pourtant, le remplacement de Robinson par le fils de Papa Boss et de Marie Fauché s'est fait lentement, sur plusieurs années durant lesquelles Ferron n'a cessé de modifier son historiographie. Négliger cet aspect, c'est donner, malgré ses jugements quelquefois sans appel, à l'histoire selon Ferron une fixité qu'elle n'a jamais eue.
Plus important encore est le fait qu'une telle interprétation ignore comment il en est venu à raconter cette histoire où des «Robinsons sur leurs îles, indifférents, sinon hostiles, à l'idée de nation ou d'État» perdent le «sentiment de souveraineté» que leur donnaient leurs «premières instances collectives», famille, paroisse, village, pour découvrir «la difficulté d'être minoritaire, avec toutes les hantises que comporte cet état.» Les réseaux de symboles mis en jeu par les noms de Robinson et de Rédempteur Fauché, et qui dessinent maintenant la figure d'un «Robinson Fauché», ont été alimentés par plusieurs récits et historiettes. C'est en cueillant des noms au sein des «premières instances collectives» pour les incorporer à ses textes que Ferron a été amené à concevoir d'autres thèses aussi fondamentales que les précédentes mais moins connues.

III.3. - LES STRUCTURES ÉLÉMENTAIRES DU NOM: LES NOMS SOUS LES NOMS

«La fondation fantastique» de Sainte-Eulalie, comme l'a appelée Philippe Haeck, exprime la dissolution des premières instances collectives de la nation canadienne-française. A partir de ce moment, de nouveaux personnages apparaissent dont les noms expriment une autre configuration entre l'histoire, les lieux, la famille, la nation et le pays, ces différentes réalités et institutions sur lesquelles se fondent leur identité. C'est là sans doute, dans ce changement de régime et donc d'onomastique, que l'on peut le mieux voir se former la théorie du moi de Ferron, qui est aussi, on l'a trop peu noté, l'élaboration d'une eschatologie québécoise, c'est-à-dire une réflexion sur la fin et la finalité de l'être québécois.
Des considérations sociales ou politiques ont souvent pesé sur la critique ferronienne. Elles ont empêché de voir comment l'inscription de son propre nom et de sa propre histoire dans son oeuvre se fait parallèlement à la substitution d'un Rédempteur Fauché québécois à un Robinson canadien-français. Ces deux «grands chemins» se croiseront au début des années soixante-dix pour mener à la problématique du moi crucifiant, symptomatique selon lui de la condition humaine, québécoise.

III.3.1. - TOPONYMES, PRÉNOMS ET PATRONYMES

Parmi toutes les oeuvres de Ferron, un fait demeure, indiscutable, reconnu: sa fascination pour les noms de lieux. Même dans l'élaboration un peu abstraite du «moi crucifiant», l'Algérie d'Albert Camus et de Meursault n'est jamais loin. Les noms de lieu participent tous à l'onomastique générale qui plonge au coeur des personnalités, de leur identité historique ou imaginaire. Chaperon rouge de l'Abord-à-Plouffe, Bernier du Manitoba, Goupil de Mont-louis, Ferron des Ambroises ou Scott de Québec, chaque nom est surnommé par le nom du lieu où Ferron les découvre, les transplante, les réinvente. Prénom, patronyme et toponyme forment ainsi une triade complexe dans laquelle s'insère le personnage, la famille et le lieu. Dans cette carte des noms, l'écrivain a installé sa genèse, son bout du monde et son jardin des Oliviers.
Dans un commentaire sur la Grosse Femme d'à côté est enceinte, Ferron note avec à-propos qu'il y a chez Tremblay deux catégories de personnages: les premiers rôles «dont on ne saura que le prénom» et les deuxièmes rôles qui «portent nom et prénom». On peut déduire de cette observation le fondement de la «dialectique du nom propre» dans l'univers de Ferron, et ce, peu importe que les premiers et deuxièmes rôles y soient distribués différemment que dans celui de Tremblay.
Par le prénom, explique-t-il, on appartient à un «monde affectueux»; «plus on y pénètre, moins l'état civil compte». Conséquemment, c'est par le nom de famille, le patronyme, que l'on appartient à l'État civil. Dans cette «dialectique du nom propre» se glisse toujours chez Ferron un troisième terme, le nom du lieu, relais de l'État civil, qui, semblable en ce sens au patronyme, donne à chacun des personnages non une famille mais un lieu propre: une Anse-Pleureuse, un Fontarabie, un Mont-Thabor. Le prénom nous désigne à l'intérieur de la famille, on lui ajoute un patronyme qui nous fait participer à l'État civil, à une paroisse, un village, une ville, un province, un pays. Et, c'est ainsi qu'aux prénoms et patronymes se superposent tous ces toponymes qui ont donné à Ferron sa réputation de cartographe.
Malgré l'intrusion de ce tiers nom, une erreur serait commise si on remplaçait une «dialectique» par un système hiérarchique où le nom du lieu, à cause de son accointance avec l'État civil, occuperait la position forte au dessus du nom de famille et du prénom. Ce qu'il faut retenir en revanche, c'est d'abord la place centrale occupée par le patronyme: il désigne le milieu familial, cette zone franche soumise à une double juridiction: celle du monde affectueux centré sur le prénom et celle du monde civil fondé sur le nom de famille. Ensuite, la toponymie québécoise, comme les autres sans doute, s'appuie largement sur des noms qui sont la consécration officielle d'un prénom ou d'un patronyme. De Saint-Agapit à Sainte-Vautrude, de Fossambault à Gamelin ou Longueuil, le nom des lieux chez Ferron rappelle sauf de rares exceptions la place mitoyenne du patronyme. Entre Jacques et Maskinongé, le nom de famille s'impose comme une sorte d'empire du mi-lieu d'où partiront la géographie du monde affectueux où «l'âge ne compte plus» et la géo-politique de l'État civil.

III.3.2. - NOMS DITS, LIEUX DITS

La Gaspésie, Ville-Jacques-Cartier, Saint-Jean-de-Dieu sont parmi les lieux les plus importants de la toponymie de Ferron; aucun d'entre eux pourtant ne pouvait remplacer la ville natale de Louiseville, où le prénom était encore la seule demeure véritable de l'âme. Le retour à Louiseville illustre mieux que n'importe quel autre récit comment la géographie affective et la géographie civile exige toutes deux bien des noms, des sources, des histoires pour se constituer. De leurs divergences comme de leur complémentarité, naîtra un lieu capital pour expliquer le remplacement de Robinson par Rédempteur Fauché et le hiatus fondamental entre la paroisse canadienne-française (le Saint-Justin de Léon Gérin) et la paroisse «québécoise» de Sainte-Eulalie - en autant qu'on accepte une épithète semblable pour une paroisse qui n'a jamais existé ailleurs que dans le Ciel de Québec. C'est donc là, sur les bords de la Baie-des-Ouines, que nous entraîne la Nuit de «moi, Jacques Ferron dit François Ménard».
Au moment où le héros part à la quête de son âme perdue aux mains de Frank-Archibald Campbell, son auteur, lui, entreprend de greffer à son histoire politique et sociale les mémoires familiales, l'histoire de Jean-Jacques, du docteur et de l'écrivain Ferron. Le narrateur de la Nuit parle de son enfance comme «une rivière, et tout au long de cette rivière une succession de petits pays compartimentés». Il en écrira tous les noms au fil des souvenirs, et soulignera parfois la fondation des paroisses au gré d'un rappel historique. C'est une enfance purement subjective, faite d'une balade en auto, de paysages et de sensations. Rien n'y existe qui rappellerait vraiment l'État civil: il y a les contreforts des Laurentides, la rivière du Loup, le père, la mère et leur fils. Pour raconter son enfance, François Ménard devait laisser son patronyme de côté - les Ménard n'ont jamais vécu à Louiseville et n'y vivront jamais - et employer le seul pronom qui soit vraiment personnel: Je.
A partir des noms de pays se succédant le long de la rivière de l'enfance, Ferron peut «évoquer, tel un cône renversé et tenant sur sa pointe, tout un passé oublié», comme Marcel Proust l'avait fait avec une madeleine ou Samuel Butler avant lui, avec un ongle cassé. Le nom, la sensation, la pointe sur laquelle repose le passé renversé est facilement identifiable, mais comment être sûr des limites de ce cône ouvert sur l'ensemble du temps perdu?
Louiseville, raconte Frank à François, «se nommait auparavant Rivière-du-Loup-en-haut» et, ajoute le fils du ministre anglican, «mon père fut quelque peu parrain à ce débaptême.» Ainsi nommé en l'honneur de la princesse Louise d'Angleterre, le nom de lieu «trop français» joue un rôle semblable à celui d'une madeleine ou d'un ongle cassé. Dès qu'on écrit ce «nom cassé», on peut évoquer une fois de plus ce «cône renversé et tenant sur sa pointe tout un passé oublié»: la géographie anglaise du comté de Maskinongé. «Partant du bout-du-monde», le narrateur de la Nuit arrive aux «terres d'Hunderstown, canton de Saint-Paulin», croise à Sainte-Ursule «le rang Crête-du-Coq [qui] fut ouvert par des Écossais». Il se rappelle ensuite le lac de son enfance où il passait ses «vacances dans une solitude complète, assurée du fait que ce lac se trouvait enclavé dans un domaine anglo-américain fort bien gardé.»
Comme dans son histoire générale, l'immixtion des noms anglais dans sa patrie intime en altère la toponymie française. Plus important encore, ces autres noms appellent immédiatement des patronymes négligés, les Lindsay, les Turner, signes d'une histoire et d'un peuplement cachés sous un nom anglais aux allures françaises. Secouées par les changements dans l'onomastique qui sert à les décrire ou les raconter, les républiques paroissiales canadiennes-françaises, dont Louiseville représente l'archétype idéal, vivent une sorte de révolution intérieure. A côté de l'église catholique, il y aura la petite chapelle presbytérienne protégée par les Saintursulots même après son abandon, la mitaine High Church de Louiseville défendue par les Tarlanes, ces «grands bipèdes à tête chevaline». Tous ces personnages et ces lieux sont dans la lignée d'Ithaque Corner, Vernon, Wellie, William participant à l'univers des Contes anglais. S'ils descendent évidemment d'eux, ces nouveaux noms anglais découverts à Louiseville contribuent à une redéfinition de l'héritage anglais dans l'oeuvre entière. Loin de rester isolés, l'«anglaisement» des noms français de sa ville natale, la francisation des noms anglais rencontrés par Ferron seront intégrés à son histoire du Québec. Avant de mourir, avant de disparaître dans les contes et légendes en écrivant «en grosses lettres carrées, maladroites et enfantines» dans son Gotha of Quebec: «JE SUIS UN TARLANE. ADIEU», Frank-Archibald Campbell n'aura pas laissé l'historiographie ni l'onomastique de Ferron inchangées.
De la Nuit à la Créance, en passant par la Charrette et l'Amélanchier, ce grand amateur de commencements qu'a été Ferron se convaincra peu à peu que le récit de l'«empremier» est forcément lacunaire: l'enfance est «faite de ouï-dire, frange hypothétique de lui-même», dira le narrateur de la Charrette en parlant de «soi-même». Un passé incommensurable, une connaissance par ouï-dire, aléatoire, l'impossibilité donc de compléter entièrement le retour à Louiseville rend tous les noms instables; comme si l'aventure de François Ménard avait fait du «pays natal» si cher à Ferron le plus incertain pays qui soit.

III.3.3. - MÉMOIRE, CONTE ET LÉGENDE

Quand tombe le voile, le nom, entre Louiseville et Rivière-du-Loup-en-haut, il devient clair pour Ferron que tous les événements, noms et lieux du «monde affectueux» sont aussi sujets à caution que tous ceux qui organisent la géographie et l'histoire de l'État civil. Le commencement qui fut longtemps le point fixe rêvé s'appuie maintenant sur la mémoire lacunaire et imparfaite de l'enfance. D'ailleurs, loin d'être autonome, les souvenirs de l'enfant ont besoin d'être complétés par la Genèse et «l'esprit de Dieu [qui] planait sur les eaux glaiseuses du lac Saint-Pierre au commencement du monde». Ce temps mythique vient prolonger l'enfance bien au-delà du temps normal: «elle a un siècle ou deux, et même davantage.» Alors qu'elle devait représenter la limite absolue, inamovible, de l'histoire et de la généalogie, voilà que l'enfance «comporte un commencement du monde, un bout du monde.» Pour donner à la mémoire qui, «à témoigner du témoignage d'un témoignage» en arrive à ressembler à la «tesmongnagerye» du monstre Ouyr-dire, et sauver «l'héritage dissipé» que représente aujourd'hui la notion d'empremier, le recours aux légendes et aux mythes s'imposera progressivement. La Genèse dans la Nuit, reprise dans la bible des De Portanqueu, comble les omissions de l'anamnèse, les lacunes du souvenir, mais cette cohérence retrouvée n'est qu'apparente. Cette bible raconte l'aventure de Jean Gélineau devenu Gellyna, Gélina puis Gélinas, ancêtre des Bellamare (prononcé Bellemore) et des Lacourse, puis elle se transforme dans «la légende des trois frères», à une époque où les De Portanqueu n'en menaient pas large et «s'appelaient Ferron». Les noms et les faits supposément véridiques sont plongés dans «le conte et la chanson» ou un «folklore édifiant», selon Tinamer. Qu'est-ce qu'un De Portanqueu, un Ferron dans un telle généalogie où derrière un patronyme s'en cache toujours un autre?
Cette nécessité d'unir l'intime au légendaire dans le récit des commencements, «sujets à reprises», à «recommencements», va conduire à deux thèses importantes du début des années soixante-dix. D'abord, celle de l'impuissance de la mémoire de l'enfant à traverser la nuit, et donc à la nécessité d'avoir une mémoire extérieure qui double celle de l'enfant «de sa puissance tutélaire», c'est le sujet de l'Amélanchier. Puis, à la même époque, à celle du «désapparentement» qui consiste, dans un système où dominent les familles nombreuses, à «désaffilier» les grands-oncles et les petits-cousins. Sans ce «désapparentement» les familles deviendraient si élargies que le tabou de l'inceste rendrait impossible les mariages, «le brassage génétique et la mise en commun de cultures élaborées dans le particulier». Entre une mémoire imparfaite porteuse de rêves, de sensations disparates, et des familles sous la loi du désapparentement, il n'y a que des légendes et des mythes qui puissent intégrer le prénom à l'histoire de son patronyme et de sa collectivité. Que ce mélange résulte en une «saga ferronienne et hérétique» ne surprendra personne.
Nom sous le nom, pseudonyme, alias, prête-nom ou surnom, un nom chez Ferron en cache toujours d'autres. Toponyme, prénom et patronyme forment chez lui les structures élémentaires de l'onomastique générale. Une triade rarement incomplète, mais qu'il est pratiquement impossible de déchiffrer si on essaie de l'abstraire du continuum historique et littéraire où Ferron a puisé chacune de ses composantes. Cependant, en opposition aux forces hégémoniques du discours historique, où l'identité définie par le nom devient surdéterminée, presque oppressive, à force de prendre place dans une chaîne de patronymes et de toponymes, un autre regard va se développer sur le nom pour le relier cette fois-ci, non pas au passé, au présent ou à l'avenir, mais à celui qui domine les «trois temps» de l'histoire et qu'on «qualifie d'Éternel à cause de cette pérennité». Dépendant du nom propre, dont il représente la face cachée, le moi selon Ferron apparaît là, lorsque les premières instances collectives se défont et qu'un Rédempteur Fauché succède au Robinson canadien-français.

III.4. - LE NOM, LE MOI ET LE TRUCHEMENT DIVIN

Jusqu'ici, l'analyse de l'encyclopédie et de l'onomastique tend à démontrer que plus elles s'agrandissent plus devient fragile et instable l'identité des choses et des êtres que les noms désignent. De nom en nom, rien ne semble fixé: les sources sont souvent peu fiables; l'histoire et la fiction, des catégories arbitraires; les souvenirs, aléatoires. A l'arrière-plan de cette encyclopédie en expansion, dans l'antichambre de la fabrique de noms, Ferron accomplit sa propre révolution copernicienne et déplace le centre d'attraction de son oeuvre un peu hors de l'histoire et de la politique, vers «le rapport du moi et des autres». L'émergence du moi ferronien change la valeur des noms propres, leur interaction possible avec les autres et le nom des autres.
On a vu comment les grandes thèses historiques de Ferron transformaient les réseaux de symboles officiels, ceux qui assurent habituellement l'intelligibilité et la reconnaissance des noms propres. Fruit d'un long processus, ses réflexions sur le moi viendront compléter le système de correspondances entre le «je et ses adjoints». Comme cette grammaire des pronoms, les conséquences du «moi crucifiant» sur l'élaboration et l'interprétation de l'encyclopédie seront majeures. Avec ses paradoxes, ses jeux de mots et de sens, le moi selon Ferron semble fomenter «une merveilleuse inquiétude au-delà de nos sens», au-delà des noms. Qu'il apparaisse au moment où la politique devient secondaire ne l'empêche pas d'avoir une genèse, une histoire, une apothéose.
L'élaboration du moi ferronien connaît quatre étapes principales, interdépendantes l'une de l'autre, chacune étant une relecture, un prolongement de la précédente. Après «le Premier Péché est plus sain que le dernier», c'est vraisemblablement au moment où il rédige la Nuit que Ferron écrit «le Moi crucifiant», «Un excellent prétexte», «les Morceaux du spécimen» et «Faiseur de contes». Ces quatre textes formeront l'essentiel des essais de Du fond de mon arrière-cuisine en 1973. Il complétera ses réflexions dans la série de textes postérieurs à 1975 (c'est-à-dire après qu'il ait abandonné le manuscrit du Pas de Gamelin) qui porte sur la folie, l'écriture et le truchement divin. Intimement associé à la question du moi, il y aura un discours, une pensée sur la grande Faucheuse, la «moissonneuse» disait Ferron, «la mort qui, forte du dernier mot, le tait». Son intérêt pour les origines et les commencements a fait oublier parfois le «Ferron funéraire», dont parle Stoyan Atanassov, amateur de mythes, de rites, de cérémonies et de sermons sur la mort. Dans son eschatologie québécoise, il raconte aussi bien l'apparition du moi que sa disparition inéluctable.
En faisant commençer l'histoire du moi dans un Paradis terrestre moderne, où un serpent s'apprête à tenter une Eve nouvelle en lui offrant «contre l'immortalité de l'individu la mort de l'espèce» (l'inverse exact de la proposition originelle), Ferron l'intègre à une histoire générale de la vie et de la mort, englobant l'origine et la fin éventuelle de l'humanité. Comme le confirme tous les changements de titre, la question du moi se trouve immédiatement lié au sens du nom et de la présence de Dieu. Cette convergence va devenir l'axe principal de la théorie du moi chez Ferron. Ce serait l'amputer d'une partie essentielle que de ne pas considérer à sa juste valeur la relation entre le moi et «le fameux bon Dieu, le Créateur, le Tout-Puissant, le Très-Haut, l'Amerloque suréquipé, le Papa Boss, le Sans-Coeur, l'Assassin félicité». «Symbole du grand ensemble» ou «d'une humanité proliférante et relativement immortelle en comparaison [du] moi», Dieu le Père est le véritable correspondant, le seul partenaire réel du moi, celui avec qui il s'entretient sur ses origines et sa fin. Cette liaison particulière prendra toutefois plusieurs années à devenir une théorie, un système. Il faudra clarifier et repenser les rapports entre le moi et les autres pour que l'eschatologie et la «soupière» québécoise puissent se compléter l'une l'autre. Dans Du fond de mon arrière-cuisine, «Faiseur de contes» est devenu «le Verbe s'est fait chair, on manque de viande». La grammaire des pronoms porteuse des rapports entre je et ses adjoints se voit donc intégrée au dialogue entre «Dieu et sa syntaxe, l'homme et son lexique, ayant partie liée, indispensables l'un à l'autre», comme Ferron l'expliquera un peu plus tard. Cette syntaxe divine, Dieu comme truchement, il y avait pensé dès 1963. On peut l'interpréter en termes psychanalytiques et considérer ce Dieu-là comme «l'instance surmoïque» exerçant son emprise sur le «signifiant paternel»; mais Ferron a toujours préféré un autre langage et il a insisté pour dire que son moi n'était pas celui de Freud, ou plutôt que le moi en allemand devait être «au neutre», différent en cela de l'«EGO» anglais qui fut traduit «moi» en français. Mis «au neutre», ce moi perd le peu de substance qui lui reste quand il devient «ambigu» dans les Pensées de Pascal où le philosphose le fait participer «à la fois de la première et de la troisième personne du singulier» en confondant le moi et le soi.
Cette théorie n'est pas simple. Elle fait de la neutralité ambiguë du moi la pierre angulaire du sytème ferronien. Signe neutre, il couronne «la recherche de l'identité, d'un pareil à soi-même», d'un «duplicata unique» de soi-même. C'est lui que François Ménard retrouvera à la fin de la Nuit après l'avoir perdu aux mains du grand Tarlane anglais. En 1966, cette quête reste positive comme l'explique le narrateur:

le temps de réfléchir, de replacer mes idées, de me réhabituer à moi-même et de saluer ma vie à droite, à gauche, passée et à venir, ma vie enfin raccordée et balançant ses deux plateaux, le fléau à l'horizontale, également partagée de part et d'autre, l'aiguille à son point éternel qui est [...] le temps vif sur le temps mort, le petit instant du miracle, rayon invincible, raie de Dieu, qui semble courir, toujours égal à lui-même, entre l'immense passé et l'immense avenir, et qui ne bouge pas pourtant - voilà qui est difficile à comprendre.

Et tout ce qui lui importe, continue-t-il, c'est «qu'au coeur de moi-même je fusse ainsi au coeur de tout. J'avais sans doute retrouvé mon âme.»
Le héros de la Nuit n'a toutefois pas encore subi la «futilité» du moi qui «retombe à soi et puis à rien». C'est dans les Confitures de coings qu'il vivra les conséquences ulArial de cette recherche d'identité où on découvre qu'on est seul à porter son moi comme une croix, «symbole de mort, annonciatrice de tous les ennuis et supplices». S'il croyait avoir retrouvé son âme, François Ménard ajoute en 1972: «mon âme, ce passeport de la mort, crucifié à moi-même, au milieu d'un pays perdu.» Au bout de la nuit, le personnage pseudonyme de Jacques Ferron porte maintenant sa croix, sa mort individuelle, mais dans un pays où le moi est «décrucifié, tombé de la croix dans une soupière pleine, catholique et québécoise». En fait, ce que François Ménard vient de découvrir, de vivre, c'est «l'antinomie québécoise» selon Ferron. Crucifié à lui-même, son appartenance québécoise le «décrucifie», lui confisque sa mort individuelle et le fait tomber dans le melting pot québécois, où il ne parvient pas à flotter longtemps (à cause des cinq plaies) et cale dans la nationalité... d'un pays perdu. Si le moi de François Ménard ne devient pas absurde, étranger à son pays et au monde, comme celui du héros de Camus, c'est que la lèchefrite québécoise n'est pas «brûlante et vide» comme l'algéroise. Ici, au fond de la soupière, on tombe sur «le Dieu de la soupière, Dieu parpaillot, hérétique comme un pas-bon, tout en feignant d'être plus catholique que la Vieille Romaine». Le fait que le Dieu québécois mijote dans la soupière nationale représente un «témoignage, une preuve irrécusable» de son hérésie. Ce n'est plus le Dieu de la Nuit, car ainsi coulé dans la nationalité il ne peut plus tenir «l'aiguille à son point éternel», être «le petit instant du miracle» la «raie», le «rayon invincible» qui tenait le fléau de l'immense passé et de l'immense futur à l'horizontale. Sans ce point éternel qui permet de se retrouver égal à soi-même, le moi de François Ménard ou celui des autres vivront les conséquences ulArial de l'antinomie et de l'eschatologie québécoise selon Ferron. Dès maintenant, on peut dire que commencer à rien pour finir submergé par ce Dieu «pas-bon» termine assez mal la recherche de l'identité.
On part, expliquait Ferron, dans «le noir du dedans» et on devient

le fils d'une maison, le cousin d'une parenté, l'écolier d'un collège, l'habitant d'un pays et le citoyen du monde. On monte, on se déploie et plus on gagne, plus on perd, car tous les termes de la série sont minés. Rendu à tout, on retombe à soi et puis à rien. Comme l'oignon.

L'«antinomie québécoise» est que chacune des instances collectives donnant à l'oignon une de ses robes, au moi un de ses noms, apparaît maintenant minée, fêlée, incertaine. Même Dieu, parce qu'il mijote dans la soupière, est suspect. Dans de telles circonstances, que faire, sinon agir comme le «cétacé qui remonte à la surface prendre souffle et replonge.»
C'est ici sans doute qu'on peut le mieux voir la convergence entre l'onomastique de Ferron et sa théorie du moi. L'inventaire encyclopédique avait montré qu'en cherchant des origines de toutes sortes, en s'enfonçant dans les dédales historiques et généalogiques, dans des réseaux de reprises complexes, tous les noms étaient rongés par des identités multiples. A la fin du quatrième temps, qu'est-ce un prénom? le nom de famille? celui de la paroisse, de la ville, du pays? qu'est-ce que le nom de Dieu? Le moi, lui, signe neutre et ambigu, reçoit nom après nom de chacun des termes, mais sa neutralité reste entière à la fin du parcours. Il redevient rien: ce qu'il était à l'origine.
L'émergence de la question du moi et des autres a relativisé l'importance des instances collectives, ces étapes nécessaires dans la recherche de l'identité. Par ailleurs, c'est l'ambition quelque peu mégalomane de l'auteur de raconter tant de commencements qui lui fit comprendre la fragilité des noms, identités successives enveloppant un moi mis au neutre. Entre l'émergence du moi crucifiant/décrucifié et la découverte que tous les «termes de la séries sont minés», il y a une relation étroite où le nom perd en certitude ce que le moi gagne en «neutralité». Comment se sortir de la «soupière», de l'«antinomie québécoise» (s'il faut en sortir...)? Que penser d'un moi crucifiant décrucifié? Que dire d'un Dieu hérétique?
La tentative de solution viendra principalement dans la confirmation du statut et du rôle de truchement accordé à Dieu. C'est au cours des années 1973 et 1974 que Ferron complète son idée d'une syntaxe divine. La première conséquence de cette proposition est de sortir Dieu de la soupière et d'en inventer un autre qui va retrouver ses attributs premiers. «Principe du verbe, langagier suprême», le truchement divin, le Verbe «continue son engendrement commencé avec saint Jean au plus grand profit de l'homme.» Ensuite, il peut retourner au fond d'une autre soupière, celle du grand ensemble humain. Quand le «cétacé» ne remonte plus, il rejoint la majorité des hommes («Les vivants après tout, ne forment qu'une mince partie de l'humanité!») et reste au fond de la nouvelle soupière, «dans le sein de Dieu, pendant qu'il y en a encore un, quelle piété! quel suprême acte de foi!» C'est quand Dieu est devenu le truchement entre moi et les autres, morts ou vivants, que l'on peut retourner vivre quelque temps dans la soupière, d'une façon «archaïque», en s'enquébéquoisant. Un nouvel équilibre serait ainsi trouvé entre le moi, le grand ensemble humain et le Verbe: «une eschatologie nouvelle? Non, [...] un simple regroupement dans le but d'attendre un peu, quelques moments, quelques années?»
L'antinomie dont parle Ferron consiste d'abord à élaborer une théorie complexe permettant d'expliquer les rapports du moi et des autres, du moi et de la collectivité nationale à une époque où «le principe des nationalités n'était plus guère à la mode.» Il reste «peut-être un p'tit fond de bouteille pour l'Ouganda, pour nous rien», écrit celui qui a «quand même assez de sens commun pour ne pas [s]'écrier: "A moi, ô Bolivar! A moi, ô Byron!» Le sens commun consiste à ne pas espérer que les mages romantiques de la nation puissent venir sauver le moi nouveau qui les appelle. Ce «duplicata de soi-même» découvre justement la «difficulté d'être minoritaire» à l'intérieur de son propre pays, comme le héros de Camus qui aurait «pressenti que son milieu allait se retirer de lui», devenir «étrange» et «absurde». Plus grandira le sentiment que ce pays fuit ses habitants, plus le moi deviendra futile, plus il deviendra grave, car «plus il est léger, plus il est lourd à porter - cela soit dit sans paradoxe, du fait qu'on est un étranger parmi les oignons et par conséquent seul à pouvoir le porter.»
Peu à peu, le moi émerge des instances collectives et laisse tomber un à un les noms qu'il reçut de chacune d'elles. Le moi de Ferron est une minorité, en minorité parmi les autres, parmi la multitude des oignons, devenus minoritaires tout comme lui. Pour compenser, soulager cette solitude exemplaire, héroïque comme celle du Christ au mont des Oliviers, il imagina une «théologie hérétique», pour employer l'expression de Pierre L'Hérault, et conçut Dieu comme truchement nécessaire. On peut représenter les relations multiples entre le moi, son acteur je et ses adjoints, leurs noms et Dieu dans le schéma suivant:

Dieu (comme truchement)
Instances collectives
Passé-------------- Nom propre --------------Futur
Je (et ses adjoints)
Moi
Soi-même

Aucun de ses éléments n'est accessoire. A tour de rôle, le nom propre, le je et ses adjoints, le moi et Dieu ont occupé l'avant-scène de l'oeuvre. Pris dans le mouvement qui mène chaque chose et chaque être d'un immense passé à un immense avenir, le moi et les noms ont vécu les contrecoups de la mutation de l'espèce au sein de laquelle Ferron avait conscience d'écrire. Devant ce monde en changement, on sent chez lui une pointe de mélancolie, une nostalgie du pays perdu avant même qu'il ne le soit: «On lit l'avenir dans les grimoires quand cet avenir est dépassé depuis longtemps», a-t-il écrit. On ne peut pas dire pour autant qu'il ait pris de voie d'évitement pour comprendre les conséquences de la disparition éventuelle du pays natal. D'ailleurs, le pays perdu ressemble plutôt à la disparition d'un pays imaginaire, d'un imaginaire du pays, inventé de nom en nom, pour être remplacé par le moi imaginaire, l'imaginaire de ce moi crucifiant qui se débat dans le fond de la soupière, anticipant la fin de la saumure nationale, du temps où l'oignon était encore enrobé de toutes ses pelures, constitué de toutes ses robes; le je, de tous ses adjoints: tous plus ou moins liés les uns aux autres dans un grand récit généalogique où les noms créaient les familles, les parentés. Dans une telle promiscuité, écrit Ferron, «on ne souffr[ait] jamais d'être minoritaire.»
A la convivialité des noms succède l'étrangeté du moi au milieu des autres. Entre une société qui se défaisait et une autre qui se faisait, Ferron a sonné comme Gaudias Côté le glas de la Quasimodo. Mais pour qui sonne le glas? Le mécréant? Dieu? Le pays ou la nation? Ou le moi maintenant seul au fond d'une soupière où la soupe fuit de partout? Peu importe. Aucun n'en ressort intact, tous ont une «fêlure à la tempe gauche, juste au-dessus du centre de la parole.» C'est entre le moi et les noms que la parole de Ferron a pris place pour raconter leurs alliances nouvelles et anciennes.

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1ère partie
2ème partie (A)
2ème partie (B)
2ème partie (C)
2ème partie (D)
3ème partie
Conclusion

   
 
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Collaborateurs : Pierre Cantin, André Berger, Marcel Olscamp avec le soutien et les encouragements de Marie et de Martine Ferron, et l'aide financière du groupe de recherche "Éditer Ferron" et de la Fondation du Prêt d'honneur de la Société Saint-Jean-Baptsite
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