Noms et encyclopédie dans l'oeuvre de Jacques Ferron (suite)

Deuxième partie (suite c)

II.3.2 - ORDRES, INSTITUTIONS ET COLLECTIVITÉS

Ferron est un amateur de groupes, de familles, de corporations, de tout ce qui rassemble ou réunit. «Entre les deux extrémités de la vie» où se tient Madame Théodora, de grands et de petits ensembles, superposés, entremêlés les uns aux autres intègrent chaque anthroponyme à des entités sociales, culturelles, religieuses, nationales, linguistiques, professionnelles. On l'a souvent négligé. Dans son oeuvre, entre la paroisse et le pays anticipé, il y a tous ces regroupements, ces différentes hiérarchies encadrant les faits, les gestes et le nom de chacun. En s'appuyant sur les structures élémentaires de la parenté et les plus vastes regroupements humains, Ferron a construit un système de références unique, comme une étrange tour de distillation dont le rôle serait d'extraire la quintessence des identités et des noms.

II.3.2.1 - PEUPLES ET NATIONS

Le nombre impressionne une fois de plus: près de 250 gentillés, noms de tribu, de nation et de peuple, des Abénakis aux Zoulous. Leur intégration aux textes littéraires se fait selon trois axes principaux: les populations amérindiennes versus l'immigration européenne en Amérique; les relations minorité/ majorité; les conflits entre les anciennes et nouvelles puissances. Chaque nom est aussi considéré à travers la double perspective de Ferron: un regard sur leur passé et l'autre sur le monde contemporain.
Le Sauvageau des Grands Soleils n'est pas resté longtemps le seul représentant de l'Amérique amérindienne. Une quantité étonnante de nations et de tribus vont lui donner une place grandissante. A l'exception du peuple métis des Chiquettes dans le Ciel de Québec, les Premières Nations restent par contre à l'arrière-plan, comme ce qui fut refoulé incomplètement et dont la présence continue à porter ombrage à la conquête des Amériques.
Les Canadiens ou les Américains, eux, sont passés à travers le filtre historique de Ferron: ils en sortent Allemands, Scandinaves, Chinois, Écossais, Normands, Highlanders, Gallois, Poitevins, etc. Leur pays natal subit souvent le même traitement: la France a ses Corses et ses Bretons; la Belgique, ses Wallons et ses Flamands; l'Italie, ses Siciliens et ses Romains. A côté de ces couples minorité/majorité classiques, on trouve les rivalités contemporaines: Algérie-France; Cuba, Chili, Vietnam-USA; Congo-Belgique; Irlande-Angleterre.
Tous ces noms de peuples et de nations rappellent le fonds grégaire, archaïque de chacun. Héritier du nom de la tribu, on est toujours un peu plus que soi-même, et un peu moins, à cause justement de cette créance qui nous donne un nom supplémentaire s'ajoutant au nôtre. De peuple en peuple, il apparaîtra qu'on peut à tout moment être l'Anglais ou le Québécois, le Tête-de-Boule ou le Yankee de quelqu'un. Rien ne semble jouer, nommer à tout jamais; les rôles et le pouvoir des nations suivent le cours de l'histoire selon Ferron. Imposants, ces grands ensembles collectifs restent difficiles à circonscrire sans les groupements moins vastes dans lesquels s'insère le nom des individus: le plus petit des noms gigognes.

II.3.2.2 - L'ÉGLISE, L'ÉTAT CIVIL ET LE TIERS ÉTAT

Le fait que Ferron ait été un commentateur politique presque sans interruption entre 1950 et 1980 explique pourquoi l'Église et l'État-providence soient, avec leurs appendices de toutes sortes, les deux institutions dominantes dans son oeuvre de chroniqueur et d'écrivain. Alors que l'Église n'en finit plus de se diviser en sous-groupes (tout en restant une et indivise), la complexité de l'État civil sera incarnée dans un seul nom, aux référents multiples.
Autour des débats sur l'enseignement laïque, au contact des communautés religieuses au Mont-Providence ou à Saint-Jean-de-Dieu, et à cause des nombreux ecclésiastiques dans la famille Caron, Ferron côtoiera toujours les ordres et les communautés catholiques. Des Hospitalières de La Flèche aux Ursulines de Trois-Rivières en passant par les Zouaves pontificaux, les Églises et leurs organisations (puisqu'il faut ajouter les différentes confessions protestantes) demeurent des noms de prédilection.
L'État civil, quant à lui, avec ses ministères, ses commissions, ses offices ou ses sociétés reste assez discret. Cela est toutefois trompeur, puisque c'est sous le nom de «province de Québec» (rangé un peu rapidement parmi les toponymes) que coexistent le gouvernement, le territoire, le pays, la province et l'État civil. La polysémie de ce nom, au lieu de participer à la séparation de l'Église et de l'État, les rapproche historiquement, culturellement et géographiquement (à cause des paroisses). De plus, alors que les officines gouvernementales sont des lieux bien peu romanesques, les presbytères, couvents, églises et cimetières des différentes communautés religieuses représentent, au contraire, les coulisses d'un théâtre déjà réglé, construit autour de rites, de cérémonies et d'un décorum dont Ferron était amateur. C'est en empruntant l'apparat spectaculaire de l'Église que l'État devient un lieu et un sujet littéraire valable (une fois de plus, on doit penser au Ciel de Québec). Les institutions religieuses donnent à Ferron les modèles, négatifs ou positifs, des groupes et des communautés responsables de l'appartenance ou de l'exclusion des personnes ou des personnages.
La sécularisation accélérée de la société québécoise a aussi provoqué la formation de nombreux groupes et associations: «l'âge de la parole» fut l'âge de l'union. On peut les classer selon trois centres d'intérêt: les domaines culturel, social et politique. Comme d'habitude, ces noms sont de leur temps mais aussi à contre-temps: le Mouvement hygiéniste laurentien ou l'Ordre patriotiques des goglus d'Adrien Arcand côtoie le Front de libération du Québec ou le Tribunal Russell; le Montreal Hunt Club, le Mouvement de défense de prisonniers québécois.
Les chroniques littéraires compléteront le travail entrepris dans la critique théâtrale des années cinquante. Académies, maisons d'éditions, troupes de théâtre, sociétés littéraires dressent un tableau des alliances et des rivalités du milieu culturel québécois. Cette entrée des artistes est supportée par tous ces collèges, universités, écoles ou instituts que Ferron mentionne pour situer les protagonistes de ses historiettes.
Présent dans ses escarmouches, le complexe médico-légal reste un domaine important tout au cours des années soixante. L'écrivain-médecin nomme hôpitaux, corporations professionnelles, compagnies pharmaceutiques et, plus généralement, tout conseil, fédération ou organisation mêlé aux affaires sociales. De l'Association des Gouttes de lait à la Société des excursionnistes canadiens, la vie en société reste une affaire collective, sinon de collectivités.
L'arène politique, elle, représente le domaine privilégié par excellence. Groupuscules, ligues, partis, mouvements, phalanges, unions de toutes sortes tissent entre eux des liens étroits. «Après un honorable gueuleton», on ne s'étonnera pas qu'ils mènent à des «méprises», un «pieux caucus», «une étrange amicale», «un compromis honorable», «un concordat» ou à une «cession de Caïds». Entre la «majorité significative» et la «majorité niaiseuse», composées de «zigotos», de «singes», de «bienheureux», d'«une dizaine de petits innocents», de «crocodiles», d'«écrevisses» et de «crabes géants», «nos monstres sacrés» se retrouveront comme tous et chacun dans «le grand soupier» où «le Farouest recommence». On le voit aisément, le bestiaire social de Ferron réunit tous les acteurs de la Révolution tranquille dans une taxinomie un peu «chinoise». Les noms politiques y forment une étrange confrérie dont le sérieux - n'est-elle pas composée des personnages publics et officiels? - est remis en question par les sobriquets, les épithètes et les pseudonymes qu'il utilise pour transformer le salon de la race en un lieu hybride, à mi-chemin entre le cirque et le zoo. Qu'«en pays Rhinocéros», on soit un peu «névrotique» deviendra la moindre des choses.
Machichois, Tartare, Bororo, Tête-Plate ou Wisighot, on est toujours en plus, comme le rappelle Ferron, compagnon de ci, compagnie de ça, chevalier du Travail ou du Saint-Sépulcre, Brébeuvois, Sentinelliste, Blue Nose, Sagamo, Nigger ou Béotien. Ces nations, groupes, unions et sociétés dans lesquels il place ses personnages n'éclipsent pas leur nom propre. Ils créent autour d'eux un milieu familier où chacun reçoit un rôle, un titre, une fonction déterminés par son appartenance à une ou plusieurs collectivités. Ces «ordres» forment un réservoir de noms inépuisable, ils servent à introduire les individus, à les mettre en scène. Mais qui sont ces gens invités à jouer dans cette énorme «Patente»? L'union a beau faire la force, sans nom quelle union, quelle force?

II.3.3. - NOMS ET PATRONYMES

La classe des anthroponymes (prénom et patronyme de personnage ou de personne) est la deuxième plus vaste après celle des toponymes. Les milliers de noms qu'elle contient rend impossible pour le moment (pour toujours?) un inventaire systématique de leur référent historique, culturel ou fictif. On doit retenir les relations nécessaires entre les ordres, institutions et collectivités étudiés précédemment et l'ensemble de ces noms de personne et de personnage. A côté d'une minorité de marginaux, la plupart des anthroponymes ferroniens sont les correspondants individuels de quelque regroupement ou association. Que ce soit les dieux du ciel ou des enfers, les enfants de Notre Très Sainte-Mère l'Église ou les citoyens de l'État, ils participent tous aux instances collectives. Graduellement, une d'entre elles s'imposera comme la cellule de base de l'univers ferronien.

II.3.3.1 - DIEUX ET DÉESSES

L'inspiration mythologique puise dans les mêmes sources: l'héritage gréco-latin et la Bible. Ces noms font référence à des anecdotes, des événements précis et, surtout, à des récits symboliques. Narcisse, Noé, Antée, Prométhée ou Marie représentent des noms-programmes, des noms-menus, aurait dit l'abbé Surprenant, comme Britannicus dans la tragédie de Racine. Le plus important d'entre eux vient du Grand Code chrétien. Dieu et ses douze avatars, nommés l'Assassin félicité, l'Éternel ou le Sans-Coeur, sont omniprésents du début à la fin de l'oeuvre. Si on leur ajoute les deux autres personnes de la Sainte Trinité, le Christ et le Saint-Esprit, eux-mêmes pourvus de quelques pseudonymes, on voit apparaître un nom-valise qui est tantôt le Verbe premier, tantôt Papa Boss. Avec quelques autres, le nom de Dieu est un de ceux dont la polysémie ne cessa de s'enrichir de texte en texte.
Faisant suite à la projection de la géographie mythologique ou biblique sur le pays natal, le nom des dieux et déesses s'installeront à demeure dans cette encyclopédie. L'occurrence de plusieurs autres noms est plus grande que la leur, mais ces derniers n'ont pas le pouvoir des noms programmatiques, la capacité d'incarner une histoire ou un type canonique et, simultanément, d'offrir l'opportunité d'en inverser la signification. Comme dans la figure de Lazare obligeant Bonboeuf à le «suicider» pour réparer ce que le Christ avait fait, le nom des habitants des cieux et des enfers détermine le parcours narratif du personnage à qui il est attribué, même si Ferron en change radicalement la finalité. A cause de leur facilité à engendrer des histoires, ces noms «divins» ont un statut particulier parmi tous les autres qui les accompagnent.

II.3.3.2 - NOTABLES, CLERCS ET CITOYENS

La formation et la profession de ce fils de notaire explique une partie des noms de collectivité mentionnée dans son oeuvre; elles servent aussi à comprendre la place relative des diverses classes d'anthroponymes historiques dans son oeuvre. Chez Ferron, on est d'abord abbé, juge, médecin, avocat, monseigneur, sergent, curé, ou même garde, forgeron, ramancheur, ministre, etc. Si le titre ou la fonction prévaut souvent sur le nom propre, le patronyme viendra contrebalancer cette domination en insistant sur l'esprit, le nom de famille.
Répondant à l'Église et ses institutions, il y a le nom des ecclésiastiques. Intermédiaires entre l'Église, l'État civil et la famille, les clercs baptisent, sanctionnent les mariages et conservent les documents certifant les noms de leurs compatriotes. D'ailleurs, leur propre nom témoigne de la proximité des références civile et religieuse: leur nom en religion venant doublé, recouvrir leur nom de baptême. Ces deux références, l'une familiale l'autre renvoyant à quelque saint ou sainte, font des personnes qui les portent des êtres divisés entre leur appartenance au monde d'ici-bas et leur intégration à une légende des saints québécoise. De saint Agricole à sainte Waltrude en passant par saint Stanislas-de-Kotska, il y a tout un réseau de symboles servant à unir un nom profane à un saint nom. Ferron a souvent associé le nom d'un personnage historique au nom de son saint patron qui est souvent, comme le nom d'un dieu, un programme en soi.
En rappelant l'histoire du «saint patron de Monsieur Hubert Aquin», il va faire de l'auteur de Prochain épisode le prêtre d'une messe de saint Hubert, protecteur des chasseurs, où le cerf remplace le bouc émissaire, l'agneau de la Passion. De plus, soulignant l'élision obligatoire du T pour éviter «une liaison qui aurait ruiné sa carrière» et «l'aquosité» de son patronyme (qui expliquerait que son premier roman ait commencé en-dessous de l'eau!), Ferron promène le nom «Hubert Aquin» du Québec à l'Italie en passant par la Suisse et l'Irlande. Le prénom et le patronyme sont pris dans les réseaux de synonymie qui traversent les onomastiques religieuse et civile, tout autant que dans les interpolations sémantiques construites entre le sens symbolique du nom propre et le sens littéral du nom commun.
Les noms des citoyens comme ceux des notables viendront par groupe. On n'est pas curé ou avocat sans d'autres curés et avocats; on ne sera pas Cloutier, Pelletier, Côté ou Lesage sans d'autres du même nom. Les treize Bédard, les vingt-cinq Caron, les douze Gagnon, tous les Scott, Lanctot ou Martin représentent une des constantes essentielles de l'encyclopédie ferronienne. Le patronyme, semble-t-il dire, est aussi un nom commun, mis en commun. Il serait simpliste d'expliquer ce phénomène uniquement par la grande famille, la société tricotée serrée que représenterait le Québec. Cela n'est pas négligeable, certainement; pourtant, il y a autre chose dans tous ces noms de famille, dans toutes ces familles de noms.
Dès les premiers contes, comme «Cadieu», «le Vieux Payen» ou «la Vache morte du canyon», se met en place une thématique essentielle: la transmission du patrimoine, du patronyme. S'il y a tant de familles, c'est que Ferron perfectionne ce qu'on pourrait appeler une pratique du récit généalogique. Occasionnelle et fragmentaire durant les années cinquante, cette volonté de partir d'un patronyme pour en raconter l'ascendance et la descendance aboutira à l'arbre généalogique des De Portanqueu et à celui de la nation dans le Ciel de Québec. Ce récit soucieux des origines du patronyme, comme de ses possibles altérations, se retrouve dans tous les genres littéraires qu'il a pratiqués. Que ce soit pour célébrer la remise du prix David à Paul-Marie Lapointe ou dans le portrait de Gérald Godin, originaire de Trois-Rivières, la tentation généalogique est là, presque toujours. De Cotnoir aux Roses sauvages, la pratique du récit des commencements, des origines, emprunte à tous les autres discours (historique, littéraire, romanesque, celui des contes) des matériaux encyclopédiques et en particulier des noms, d'autres noms, toujours plus de noms.
Y aurait-il alors une hégémonie de l'institution familiale sur les autres institutions ou groupes qui ajoutent au nom de l'individu d'autres noms, pour le modifier, l'assimiler? Ce qui est sûr, c'est que la famille a un nom d'avance, le patronyme, plus complexe qu'on pourrait le croire. Chez Ferron, l'esprit du nom de famille fait référence (c'est ce qu'il découvrira peu à peu) à un autre patronyme, double, caché. Partagé entre une lignée maternelle et une lignée paternelle, un patronyme, c'est en fait deux patronymes, l'un public, l'autre plus secret, intime, peut-être oublié mais fondateur au même titre que l'autre.
Sa connaissance des patronymes québécois et des alliances nécessaires à leur formation lui a permis de recueillir des centaines de noms de clercs, de citoyens et de notables. Cet ensemble disparate n'évite pas toujours la dispersion; Ferron a toutefois réussi à le transformer en encyclopédie à cause des multiples familles de noms qui la composent et qui créent le réseau fondamental de référence, où chaque nom peut en trouver un semblable, analogue. Ce qui est vrai pour les patronymes historiques le sera aussi à l'intérieur de son oeuvre fictive.

II.3.3.3 - PERSONNAGES FERRONIENS

Il peut être trompeur de terminer par l'analyse des noms appartenant en propre à l'univers de Ferron. On pourrait penser qu'il a transposé dans la fiction le modèle encyclopédique des noms de collectivité, de dieux et les différents anthroponymes possédant un référent historique connu. Il y a bien des ressemblances: quelques institutions et groupes ont leur pendant ferronien, comme le Comité de la Survivance de l'Agonie de l'Amérique française ou l'Ordre équestre du Rhinocéros blanc; on retrouve aussi, toute proportion gardée, une distribution sensiblement égale des rôles et des titres. Il est douteux, par contre, d'imaginer que dans l'oeuvre d'un tel polygraphe les noms fictifs et leur constitution en système de référence original n'aient pas en retour influencé l'organisation de noms étudiée dans les pages précédentes. Ce n'est pas le nombre de curés, de médecins ou d'hommes politiques qui distingue l'univers des noms fictifs. La différence tient plutôt dans les noms eux-mêmes, dans le rapport privilégié qu'ils conservent avec le code patronymique du conte et la pratique du récit généalogique; l'important est l'interdépendance des noms fictifs et des noms «véridiques», leur mutuelle contribution à l'encyclopédie générale.
On connaît la translittération parodique de noms anglais qu'a étudiée Betty Bednarski. A côté de Nouillorque, Cipiare et autres Hazebines, il y a leur version française: Bréboeuf, le comté de Cétanne, les Juchéhaut, monsieur Claude Rian et les Singeanbaptistards. Quand ce n'est pas un jeu avec la lettre, les lettres du nom, c'est la parodie de ce qu'il désigne et représente qui inspire Ferron: amateur de grosses voitures Gérard Filion devient Filion-des-pétroles-sulfureux; un géologue s'appelle Grand'Taupe, un agronome, P'tit Pois; Lord Durham se nomme Radical Jack; Pierre Elliott Trudeau, Zoro. Ces noms ironiques, où se rencontrent à la fois le nom et le surnom, rapprochent les honorables noms de tous les petits noms qui servent à identifier la majorité des habitants des contes.
De plus, on remarque plusieurs prénoms sans patronyme, l'emploi de diminutifs (Ti-Noir, Jeannot, Simonette), de noms communs ou d'adjectifs promus comme noms propres (le capitaine Matamore, monsieur et madame Rouillé) et un usage régulier de noms pittoresques, stéréotypés ou emblématiques (Gaudias, Rose-Aimée, Agapit, Mithridate, Jean, François, Marie). Même s'ils ne sont pas dominants, ces noms expriment l'invention verbale que Ferron interpose entre les noms venus de l'extérieur et ceux appartenant entièrement à son oeuvre. L'échange continuel entre ces deux domaines donne l'impression que c'est la poétique du nom particulière au conte qui impose son régime à la fiction, et non les contraintes référentielles nécessaires aux textes d'opinions. Le réalisme historique auquel pourrait prétendre une oeuvre surchargée de noms véritables s'effondre à cause d'une temporalité souvent complexe, d'une indépendance affichée devant les impératifs du discours historique ou réaliste et, certainement, à cause de l'emploi particulier des noms propres, fondé sur des jeux de mots, de jeux de noms.
L'ambiguïté générique reconnue du texte ferronien, on la retrouve en miniature dans tous les noms importants. Alors qu'ils devraient servir à désigner et non à définir, le nom des personnages ferroniens conserve les propriétés élémentaires du nom commun. Même si c'est le véritable nom du cardinal de l'époque, Ferron en aurait-il fait le fondateur de la paroisse de Sainte-Eulalie s'il ne s'était pas appelé Villeneuve? La rédactrice de la «Lettre d'amour soigneusement présentée» serait-elle enfermée à Saint-Jean-de-Dieu si elle ne s'était pas appelée Aline Dupire? Et peut-il y avoir un personnage plus prométhéen que Chubby Power? D'autres genres littéraires font un usage semblable des noms propres: il n'est pas exlusif au conte. Par contre, il est probable qu'il soit apparu d'abord dans les contes et qu'il se soit ensuite étendu à une partie substantielle de l'encyclopédie. Le nom ferronien est souvent un nom commun, un lieu commun, entre un nom véritable et son double fictif. Au-delà de l'influence du faiseur de contes, d'autres phénomènes expliquent ces rapprochements.
En élargissant la notion de biographie, trop souvent limitée à la stricte histoire familiale et personnelle, on remarque que tous les toponymes ferroniens importants, par exemple, peuvent être inclus à l'intérieur d'une géographie intime, reliés à des moments bien connus de sa vie. De la même façon, des centaines d'anthroponymes arrivent dans l'oeuvre à travers d'autres voies que les documents et sources «impersonnels». Souvenirs, rumeurs, ouï-dire, racontars, bribes, potins, confidences à un homme formé par la pratique médicale à les susciter, combien de noms resteront sans source ni référent connu autre que ceux fournis par la vie même de Ferron? Ce va-et-vient entre ce qui est écrit et ce qui est entendu rend la frontière entre les domaines public et privé floue, imprécise.
A partir de la Nuit, de plus en plus de noms passent de la vie au texte, à la fiction. Plusieurs ne dissimulent pas leur antécédent biographique et continuent à désigner ceux qu'ils désignaient dans la réalité; des dizaines d'autres se détournent de tout ce qu'ils représentaient dans la vie pour n'en conserver que le nom. Les paroles passent; les noms restent. Comme les huit Caron imaginaires, le [Pierre Elliott?] Trudeau qui se pend dans la grange de Batiscan, le charretier [Gérard?] Bessette ou, mieux encore, le Gérald Pelletier grotesque de Papa Boss (paronyme fictif de la «colombe» Gérard Pelletier), ces noms historiques ayant perdu leur référent véritable illustrent la parenté, l'illustre parenté que se partage le monde réel et l'univers littéraire de Ferron. Nul doute que l'espace mitoyen où ils se rencontrent correspond au champ onomastique délimité par l'expérience biographique. Ces petits biographèmes, comme les aurait appelés Barthes, seront de plus en plus fréquents à mesure qu'on se rapprochera de «la Créance» et des «Salicaires».
La classe des noms ferroniens et celle des noms «véridiques» partagent la même structure élémentaire: la parenté. A l'opposé de l'influence du conte sur l'historiette, c'est plutôt le texte non littéraire qui envahit la fiction par l'intermédiaire de la pratique du récit généalogique. La rhétorique du conte étant incompatible avec le développement d'un authentique roman familial (trop d'approximations, trop d'ellipses et de merveilleux y empêchent la recherche des origines), ce sont les récits romanesque et historique qui deviendront les piliers de l'entreprise généalogique de Ferron. Entre les familles réelles et les familles inventées, il n'y aura souvent qu'un pas, qu'un nom. Des Haffigan aux Ferron, des Rose aux Goupil, il y a une familiarité certaine puisqu'ils participent à la quête d'un même récit généalogique.
A ces deux mondes, il faut ajouter les noms des autres écrivains, de leurs personnages et de leurs oeuvres. La bibliothèque ainsi constituée est considérable. Elle réprésente le dernier rayon de son encyclopédie et contient la contribution des autres créateurs de noms à la création de Ferron.

II.3.4. - LES NOMS DE LA BIBLIOTHEQUE

 

Il convient à l'occasion de rétablir une échelle de valeurs, de redonner à Shakespeare, Nietzsche, Dostoïevski et Proust (j'oubliais Montaigne qui fut un maître pour Shakespeare) leur autorité...
Jacques Ferron

La référence nominale aux auteurs, oeuvres et personnages pose directement la question du lien particulier qui unit une oeuvre à son intertexte, comme le rappelle Élisabeth Nardout-Lafarge dans sa présentation des «Bibliothèques imaginaires du roman québécois». Les quelques centaines de noms cités par Ferron ne recouvrent malgré tout qu'une partie seulement de son intertextualité, puisqu'il faudrait y ajouter aussi les citations, allusions, réminescences ou échos, termes pour lesquels l'analyse textuelle «ne parvient pas à produire des distinctions stables et pertinentes». De plus, il est certain que la bibliothèque citée n'est qu'un partie de la bibliothèque complète du lecteur Ferron, où l'écrivain a puisé librement sans se préoccuper d'en dresser un inventaire exhaustif et encore moins un portrait fidèle ou équilibré. Quelles que soient ses relations véritables avec la grande bibliothèque ferronienne dont il faudra un jour faire l'inventaire, celle que l'on peut construire à partir des références nominales pose, comme celle des autres écrivains, la question des rapports qu'elle entretient avec «la tradition et la culture littéraires.» Déjà sur ce point, celle de Ferron se démarque des autres.
«Tradition et culture littéraires», oui, mais aussi tradition et culture historiques, médicales, politiques, sociales, religieuses, si on pense à tous les titres et auteurs non littéraires qu'on retrouve dans sa bibliothèque. Entre les gros in-folios du Dictionnaire des cas de conscience de Jean Pontas et le recueil de chansons normandes, les Vaux-de-vires, il y a des monographies de paroisse, la Pharmacopée universelle de Nicolas Lemery (1697), l'Archipel Bloodbath de Noam Chomsky ou Kant ou le problème du mal d'Olivier Reboul. C'est la bibliothèque d'un «colporteur, d'un quêteux», a suggéré Laurent Mailhot, qui va chez les riches lire la Symphonie pastorale d'André Gide; chez les pauvres, le Livre d'or des âmes du purgatoire de M.-J. S. Benoît. Ce mélange d'oeuvres mineures et de classiques, de culture savante et populaire, s'impose durant les années soixante.
La majorité des auteurs, des oeuvres et des personnages apparaissent dans les critiques littéraires (plus de 160 textes). A cette liste, s'ajoutent tous les noms de revue et journal qui complétera le portrait des institutions québécoises. Cette littérature ponctuelle, alimentaire, explique le nombre important d'oeuvres et d'auteurs marginaux, dont la «célébrité» est tout aussi éphémère dans la vie littéraire nationale que dans son oeuvre. A quelques exceptions près, les références du critique sont québécoises. Elles ont fait de Ferron un connaisseur privilégié de la littérature d'ici, mais leurs retombées nominales dans l'oeuvre romanesque sont assez peu nombreuses.
Dès la Barbe de François Hertel où l'on parle, ironiquement, de Gide, Claudel et Mauriac, l'intertexte étranger et français semble prévaloir sur les références canadiennes-françaises ou québécoises. Il y a bien le Félix Poutré de Fréchette qui sert de toile de fond aux Grands Soleils, mais ailleurs l'intertexte national, littéraire ou non, est plutôt utilisé comme référence socio-culturelle, document ou anecdote historique. Il est rare qu'un auteur ou une oeuvre québécoise devienne le noyau organisateur du récit. La distinction n'est pas absolue, surtout qu'on oberve un déclin graduel des références françaises et une augmentation des références québécoises. En fait, dans les oeuvres importantes, l'échelle de valeurs dont parlait Ferron est effectivement rétablie: Hamlet, Lewis Carroll, Faust, Voltaire, Historiettes (de Tallemant des Réaux), Tartuffe, Stendhal sont les oeuvres et les auteurs qui comptent, vraiment.
L'influence des oeuvres d'auteurs dont la qualité est «de n'avoir aucune autorité» et l'intérêt de Ferron pour la «petite littérature», cette «sorte de florilège du dérisoire national» recueilli par le «misérabiliste» Victor-Lévy Beaulieu, sont restés diffus, soustraits au repérage systématique des noms à cause du caractère fondamentalement anonyme de «cette petite littérature dont sortira la grande». Toutes les références «mineures» ne signifient pas que la petite littérature serait plus structurante que l'autre, la grande littérature. Ce que conteste Ferron, c'est le caractère chimérique, frauduleux d'une conception de la création littéraire où la grande littérature serait «antérieure à tout», «née d'elle-même, par son propre génie». Cette prétendue «grande littérature» sort «de tout ce que l'on ne voit plus et qui constitue pourtant l'âme de la maison, c'est-à-dire non pas, selon l'expression consacrée, l'inconscient, mais plutôt le planqué collectif.» Parmi tous les noms «planqués», «sans qualité», émergent quelques noms-phares, centres de gravité autour desquels des dizaines de références littéraires forment un réseau de symboles fondé sur un symbole premier: le nom du personnage, de l'auteur ou d'une des oeuvres en haut de l'échelle des valeurs ferronienne.
Dans le Ciel de Québec, c'est seulement après que Hector de Saint-Denys Garneau est devenu Orphée, que son procès, celui de Paul-Émile Borduas, de la poésie et même de l'écrivain québécois commence. Des dizaines de références littéraires participent au programme narratif introduit par le nom d'Orphée (renommée du poète, mort de la muse Eurydice, descente aux Enfers, échec de la remontée). D'Apollinaire aux Mélanges religieux, des Chroniques de l'âge amer à une chanson gaspésienne du Foyer canadien, de Convergences aux États et empires du soleil, un système intertextuel se met en place à l'intérieur du roman lui-même. La version grivoise du Cantique des cantiques chantée par Georgette, «l'énergumène» responsable de l'enquébecquoisement de Frank-Anacharcis, est une référence directe à la Bible; pourtant, c'est d'abord dans sa relation avec l'extrait du Journal de Saint-Denys Garneau, qui raconte comment il fuit les jeunes femmes (chapitre XXII), que le sens véritable de la citation apparaît. Moins qu'une profanation du texte religieux, le chant d'amour de Georgette représente une inversion parodique de la confidence de l'Orphée québécois, auteur des Jeux et regards dans l'espace.
Nécessaire, l'identification des sources permet d'interpréter en partie seulement les rapports de Ferron à la tradition et la culture littéraires. Il faut aussi découvrir - et c'est cela le plus complexe et le plus significatif - les références et allusions à un nom à l'intérieur de l'oeuvre complète elle-même. De multiples occurrences illustrent l'aspect hautement auto-référentiel du texte ferronien, dont on doit mesurer toute l'étendue pour être en mesure de lire correctement le sens et la portée d'une référence particulière. Par exemple, parmi toutes celles qui ont contribué à construire les figures de l'Anglais imaginaire chez Ferron, dont plusieurs sont assez bien connues et identifiées, comment mesurer l'influence réelle de Siegfried et le Limousin de Jean Giraudoux qu'il ne mentionne qu'une seule fois? Au-delà des allusions supplémentaires au héros de la mythologie allemande et à Richard Wagner, c'est l'histoire d'un écrivain français blessé sur les champs de bataille en Allemagne (dans la Nuit, François Ménard est tabassé par la police anglaise sur la rue Saint-Laurent), devenu amnésique (comme Ménard), puis réhabilité si complètement par ses anciens ennemis qu'il se transforme en écrivain allemand. Un jour, un de ces amis français lisant un journal allemand (ou recevant un coup de téléphone comme le héros de la Nuit?) reconnaît le style français de son ami sous le texte allemand. Il le retrouvera et le ramènera dans son Limousin natal (comme Frank-Archibald Campbell ramène François Ménard à Louiseville?). Palimpseste, coïncidence (douteuse) ou réminiscence d'un roman planqué dans le grenier, le parallèle a quelque chose de troublant. Il indique la nécessité d'une vision globale de l'intertextualité, réalisable, il est vrai, seulement par un «Lecteur idéal» (Eco): utopique construction d'un lecteur réel découvrant la connaissance forcément lacunaire des noms et des lois sur lesquels se fonde les relations d'une oeuvre avec les oeuvres-soeurs, les oeuvres-mères, les noms-frères, les noms-cousins qui l'ont engendrée et qu'elle engendre à son tour.
Ce troisième temps de l'oeuvre, cette professionnalisation de l'écrivain Ferron se termine ici (pour les besoins de l'analyse), au moment où Ferron prend conscience qu'il écrit «en langue commune, à même la sagesse des nations, sans inventer un seul mot», un seul nom (ou presque). L'encyclopédie est pour l'essentiel constituée. Dans les années qui suivent, ce sont moins les noms nouveaux qu'il faut chercher que les déplacements intérieurs, les croisements, les rapprochements entre différentes sections de l'encyclopédie. Méconnue ou négligée, la dernière période de son oeuvre soulève maintenant un intérêt légitime. Un inventaire des noms propres permet d'en compléter la relecture et d'ouvrir d'autres perspectives sur les rapports entre l'oeuvre protéiforme, prolixe parfois, des trente premières années et l'oeuvre de la dernière décennie, «adacanabrante» construction du conteur à la tête fêlée pour qui sonnera le glas.

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2ème partie (D)
3ème partie
Conclusion

   
 
Notre équipe
Rédaction et conception générales : Luc Gauvreau
Collaborateurs : Pierre Cantin, André Berger, Marcel Olscamp avec le soutien et les encouragements de Marie et de Martine Ferron, et l'aide financière du groupe de recherche "Éditer Ferron" et de la Fondation du Prêt d'honneur de la Société Saint-Jean-Baptsite
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