Noms et encyclopédie dans l'oeuvre de Jacques Ferron (suite)

Deuxième partie:

NAISSANCE ET TRANSFORMATION DE L'ENCYCLOPÉDIE

LES QUATRE TEMPS DE L'ENCYCLOPÉDIE

Maintenant qu'elle est complétée, l'oeuvre de Ferron se présente comme un imposant feuilleté de textes situés entre quelques proses de collégien et une Conférence inachevée. Entre ces deux extrémités, on peut identifier quatre moments essentiels: une période d'incubation (1935-1949), une autre de formation (1949-1962), une décennie de consolidation et d'expansion (1962-1973), enfin une période de bilan, de silence progressif (1973-1985). Chacune de ces étapes représente un moment clé de l'histoire de son encyclopédie. D'année en année, de texte en texte, on peut lire les chapitres essentiels du livre des cuisines et des menus qui le composent. Le contenu et la configuration de toutes les classes de noms augmentent sans cesse, provoquant une réorganisation permanente de leur rôle et leur fonction dans le cadre de l'encyclopédie générale.
Chacun des temps de l'encyclopédie ouvre des perpectives en même temps qu'il en ferme, pas toujours définitivement comme on le verra. Si c'est souvent chez Ferron «à la va-comme-je-te-nomme», il y a des règles de conduite qui vont s'installer et devenir l'infrastructure nécessaire à l'intégration de tous ces noms.

II.1 - GENESE D'UN ÉCRIVAIN (1935-1949)

Le collège classique influence évidemment l'apprenti écrivain qui écrit «le Mariage d'Hercule», «le Reproche du duc de Montausier», «Moralités», «Épigramme», et participe à une polémique en vers dans le Canada en 1948. On trouve dans son oeuvre des références à la mythologie gréco-latine et de nombreuses influences du XVIIe siècle qui cultiva, plus que n'importe quel autre, les genres brefs (portrait, pensée, fable, blason, lettre), l'art de la pointe et des mots d'esprit. Les comédies de Molière, de Labiche ou de Marcel Aymé vont lui donner l'inspiration de ses premières pièces. Racine, Corneille lui lèguent aussi des noms et des rôles. Moraliste, la littérature du Grand Siècle préféra le caractère, le type, au «moi haïssable» et se tenait à distance du monde contemporain. Les premières pièces de Ferron auront toutes, comme l'Ogre, un caractère atemporel et sans âge, sinon celui de cet espace culturel délimité par l'enseignement classique.
Les premières lettres aux journaux de 1948 ouvrent un nouveau domaine de l'onomastique ferronienne, le plus imposant après les toponymes. Politiciens, médecins, artistes, avocats, ecclésias-tiques, tous les acteurs de la vie publique font leur entrée. Certains s'installeront à demeure (Maurice Duplessis, Claude Gauvreau), les autres resteront des figurants de ces éphémérides de l'actualité auxquelles Ferron a participé jusqu'en 1982. Déjà, on peut y remarquer des références nombreuses, disparates.
Pour répondre à Georges Bergeron à propos de la Loi du cadenas, il évoquera parmi d'autres noms ou événements: l'empereur Constantin, André Siegfreid, Bonaparte, Maria Chapdelaine, Jacques Cartier, Robert Rumilly, Rodolphe Girard, la prise de la Bastille, Pierre Baillargeon, saint Augustin, sans oublier Dieu. Rapprochements inusités, sans doute. On voit déjà se dessiner quelques branches maîtresses de son encyclopédie: d'abord, un fonds d'événements et de personnages historiques; ensuite, des historiens et des Histoires; puis, des auteurs, des oeuvres et des personnages. Ces ensembles resteraient assez conventionnels s'il n'y avait pas la «fleur de lys», «l'ineffable Cadenas» et le «fromage d'Oka» pour les lier les uns aux autres: c'est le secret du menu.
A la même époque, «Marie Bambin et les Embûches de l'histoire» et «la Genèse de la farce» annoncent la diversité des noms qui va alimenter l'écriture des historiettes. Ferron puise à gauche et à droite, dans l'ancien comme dans le nouveau. Les portions d'encyclopédie inaugurées par ces deux textes sont difficiles à définir. Il est possible toutefois d'y appréhender quelques-uns des mélanges de noms qui lui deviendront chers.
Dans le premier, entre Bornéo, l'Ile de France et l'Érythrée, le narrateur part à la recherche de Marie Bambin dans le but de trouver une «lettre de François 1er à Marie d'Angoulème, lettre perdue, légendaire traitant de la vérole et du Canada». Ferron y introduit l'une de ses têtes de Turc préférées: Lionel Groulx, «une sorte d'Antéchrist national». Avec l'auteur de Notre maître le passé, c'est toute l'histoire et l'historiographie canadiennes-françaises qui deviennent matière à citer, à critiquer et à conter. On observe aussi dans cette leçon inaugurale deux éléments fondamentaux de la méthode Ferron: un dépouillement des sources pour débusquer le menu (la vérole); et de courts récits pour prendre à contre-pied les narrations historiques qui célèbrent «l'épopée nationale» d'une «race de preux». Aux actes héroïques, il mêlera des noms et des faits négligés en s'inspirant de légendes ou de documents perdus.
Un des buts des historiettes sera de ridiculiser le style grandiloquent et tragique du discours épique avec lequel on écrivit pendant trop longtemps l'histoire. Ce genre littéraire peu estimé par les historiens (et les encyclopédistes) encourage l'intérêt pour quantité de personnages secondaires; le menu de l'écrivain s'agrandit d'autant. Et, demande Ferron, «prolonger ainsi la durée éphémère de l'Envoyée des Iles [Marie Bambin] aux Folies Montparnasse, n'est-ce pas encore la façon la plus charmante de faire l'Histoire?»
L'histoire du Canada resterait incomplète sans une histoire de la Création. C'est le premier livre de sa bible que Ferron présente dans «la Genèse de la farce». A partir d'une citation de Valéry («O bêtes blanches et béates»), il récrit la Genèse. Jusqu'à la fin, Ferron puisera dans le «Grand Code» de l'Ancien ou du Nouveau Testament des dizaines de noms pour ses personnages (Jérémie, Joseph, Aaron, Marie) et d'autres pour les inscrire dans ses réflexions historiques ou religieuses. La quantité n'est pas ici l'essentiel, chaque nom de la Bible désigne bien plus qu'un personnage. Ils sont référence et signification, événements et narrations, simultanément. Les faits et les histoires que ces noms bibliques signifient débordent leur sens originel, prophétique, liturgique. Ils existent dans la culture occidentale depuis si longtemps qu'ils portent en eux la mémoire des autres textes où ils furent cités. Ils sont donc à la croisée du monde profane et du monde sacré. «La Genèse de la farce» inaugure la longue conversation de Ferron avec la Bible par noms et oeuvres interposés.

II.2 - FORMATION D'UN ÉCRIVAIN (1949-1962)

Durant la décennie cinquante, les influences de la culture classique deviendront moins évidentes, remplacées par une découverte ou peut-être même un «retour au pays natal». La curiosité pour la vie publique et l'histoire ne cessera de s'affirmer au travers des genres mineurs. Cette période de maturation se terminera avec la publication des Contes du pays incertain en 1962.
La parution régulière de lettres aux journaux montre que Ferron garde un oeil ouvert sur ses contemporains (Gustave Lanctot, Paul Toupin, François Hertel). C'est toutefois le début de sa collaboration à l'Information médicale et paramédicale qui lui garantit un lieu d'édition stable et lui permet de dépasser les esquisses des premières années. Avec la chronique théâtrale qu'il tient en 1951 et 1952, Ferron reste amateur de théâtre classique, mais il découvre aussi Sartre, Lorca, Anouilh. Ses commentaires portent sur le texte et le jeu des comédiens autant que sur le public lui-même. Étroitement liées l'une à l'autre, la critique littéraire et l'observation de la faune artistique permettent à d'autres personnages et célébrités de prendre place dans son encyclopédie.
Perceptible dans les textes antérieurs, l'esprit du conteur s'impose durant les dernières années de la Grande Noirceur. Cette genèse du conte est aussi la genèse de la géographie ferronienne. Cloridorme, Saint-Yvon, le comté de Maskinongé, les rangs Fontarabie, Coteau-Rouge, Trompe-Souris et tous les lieux fameux du pays incertain sont parmi les premiers à s'inscrire dans son atlas. D'oeuvre en oeuvre, cette toponymie deviendra la partie la plus imposante de son encyclopédie. A côté des noms des lieux québécois et canadiens largement majoritaires, il y a déjà un nombre respectable de toponymes étrangers, noms de pays ou de ville (Rome, Paris, Londres) qui s'inscriront à demeure dans sa géopolitique. Avec le conte arrivent aussi les «habitants», les banlieusards, les simples d'esprit, les curés, les archanges, les sirènes. Quand ce n'est pas simplement le mari, la femme, l'enfant, ou un surnom (Monsieur Pas-d'Pouce, le Tchiffe, le Rougeaud), un prénom suffit généralement à identifier les personnages (Paulo, Martine, Zag). Autrement, c'est un nom de famille choisi avec attention (François Laterrière/Frank Laterreur, Godfrey pour veiller sur les fidèles, Waterworth pour faire l'otarie).
A côté du conte et de ses territoires nouveaux, la création en 1955 de la chronique «Historiettes» marque le début d'un genre littéraire hybride, entre la lettre, le conte, l'essai, l'éditorial et les Propos d'Alain. Le sujet varie de semaine en semaine. Il faut pourtant attendre la fin des années cinquante pour que les historiettes reprennent d'une façon systématique les débats engagés spontanément quelques années auparavant. La variété des sources, des références et des associations se poursuit. Ferron réunit autour de la même table Sarah Bernhardt et l'Aga Kahn, le ramancheur Archélas Lessard et le docteur Lebeaucouteau. A l'exception de quelques rares textes plus abstraits, toutes les historiettes contiennent de nombreux noms.
Le théâtre, lui, se prête moins à une telle accumulation de noms. Pourtant, les Grands Soleils de 1958 vont rapprocher les pièces de Ferron du monde contemporain en confondant deux époques, «la nôtre et celle des Patriotes». Il abandonne presque tous les noms classiques (Dorante, Don Juan, Camille) pour des noms «autochtones» (Chénier, Papineau, Poutré, Sauvageau) ou déjà ferroniens (François, Mithridate). Avec le tournant politique du théâtre comme des historiettes, les noms anglais peu apparents jusque-là deviennent de plus en plus fréquents. Élizabeth, la servante du docteur Chénier, leur ouvre la porte par ce rôle paradoxal de fille de conquérant au service du conquis. Ensemble, ils préparent les Contes anglais (1964) et vont obliger les lecteurs à consulter le dictionnaire Beauchemin, les encyclopédies Universalis et Britannica.

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3ème partie
Conclusion

   
 
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