Marcel Olscamp

Dialogue secret, Spirale, n° 132, avril 1994, p. 27.

ADRIENNE. UNE SAGA FAMILIALE de Madeleine Ferron, Boréal, 1994, 251 p.

Par suite d'un mystérieux accident sociologique dont il reste encore à déterminer les causes profondes, Adrienne Caron, épouse du notaire Ferron de Louiseville, donna naissance, il y a quelques décennies, à cinq enfants dont trois — Jacques, Madeleine et Marcelle — devinrent des artistes avantageusement connus dans tout le pays. L'aîné se servit abondamment, au cours de sa carrière littéraire, de sa propre généalogie comme d'un matériau fictionnel aisément malléable, sans presque changer les noms des personnes impliquées. Depuis lors, l'histoire familiale des Ferron — ou ce que Jacques présente comme telle! — est étudiée dans toutes les facultés de lettres, et la famille se trouve impliquée, qu'elle le veuille ou non, dans des récits au statut ambigu qui hésitent entre la critique sociale et la fiction.

À ces textes autobiographiques il faut maintenant ajouter le beau livre de Madeleine Ferron, intitulé Adrienne en hommage à la mère trop tôt disparue. À partir des mêmes papiers de famille, la romancière cherche elle aussi à reconstituer, avec un peu plus de rigueur que son aîné, l'histoire de son ascendance maternelle (les Caron) et tente de rétablir les faits là où Jacques a pu pécher par des jugements trop expéditifs.

Rectifier les faits

«Children are the self-appointed guardians of family history», dit avec raison la psychanalyste américaine Judith Wallerstein; Madeleine, par dessus la tête de ses lecteurs, semble secrètement s'adresser au grand frère disparu, qui, en «se délest[ant] d'un projet qu'il aurait voulu entreprendre lui-même», fut l'initiateur de cette enquête romanesque. Grâce à cette «saga familiale» nous assistons donc à un fascinant dialogue secret au cours duquel les deux enfants du notaire Ferron divergent parfois d'opinion quant à l'interprétation qu'il faut donner à certains épisodes de la chronique parentale.

La mère des deux écrivains appartenait à une vieille famille dont l'ancêtre, originaire du Saintonge, avait fait le voyage de la Nouvelle-France en 1636. L'un de ses descendants vint s'installer en Mauricie en 1783 pour établir sur des terres nouvelles ses dix enfants; de là essaimèrent les innombrables descendants Caron du comté. Cette «dynastie» donna à la nation une quantité impressionnante de hauts personnages qui manifestèrent «une attirance indiscutable pour les emplois dont l'ambition et le goût du pouvoir sont les ferments». Madeleine Ferron reconstitue avec vivacité l'histoire de cette bourgeoisie de province qui fut de tendance assez conservatrice: «La conduite prudente des hommes de la famille les amène [...] à être gens d'Église et serviteurs de l'État», dit-elle. On n'oubliera pas de sitôt l'évocation attendrie de l'Hôtel des Sources, auberge «fashionable» de Saint-Léon-le-Grand qui fut un temps la propriété d'un Caron: la bonne société anglophone et le gratin canadien-français venaient y goûter les vertus curatives des sources d'eau minérale de la région.

Les lecteurs de Jacques Ferron connaissent déjà, pour avoir lu «les Confitures de coings», Mgr Charles-Olivier, Mère Marie-de-Jésus et les autres importants personnages qui firent la grandeur des Caron. Cependant, alors que Jacques (dans une stratégie discursive qui s'apparente curieusement aux bonnes vieilles autocritiques marxistes) cherche à nous présenter quelques-uns de ces ancêtres sous un jour défavorable, Madeleine, par un recours systématique aux documents historiques, apporte un éclairage nuancé à la question. Le grand-oncle Hector, par exemple, qui fut député provincial de Maskinongé, prêtait aussi de l'argent aux cultivateurs du comté, ce qui n'est pas sans avoir causé un certain malaise chez les deux écrivains. C'est à cause de ces activités financières que Jacques, dans son terrible «Appendice aux Confitures de coings», en vint à dire des membres de sa famille maternelle qu'ils étaient «d'une race de marchands impitoyables envers les pauvres gens». Madeleine, plus modérée, rappelle que les prêteurs du XIXe siècle, malgré leurs défauts, suppléaient tout de même aux banques et aux sociétés de colonisation; elle reconnaît toutefois que cet aspect de l'histoire des Caron les rend un peu moins sympathiques que la paisible famille Ferron: «J'ai beau essayer de faire la part des choses [...], j'éprouve un malaise et je préfère m'attendrir sur cette société pastorale qui régissait la vie de mes ancêtres paternels [...]».

Une mère regrettée

À propos des Ferron, justement, les deux écrivains divergent aussi d'opinion sur des points de détails, qui tiennent souvent au ton adopté par l'un ou par l'autre pour raconter le même événement. «En septembre», dit Jacques dans une lettre à l'un de ses amis, «mon grand-père descendait du village [...] avec son fils Alphonse [et] deux grands cochons. Il vendait les cochons à Louiseville et l'argent servait à l'instruction de ses fils». Chez Madeleine, l'épisode est présenté sous un jour moins pittoresque, mais sans doute plus près de la réalité: «[Il fit] instruire les garçons par le travail des filles, lequel consisterait justement à enseigner. [...] le gros du salaire des institutrices servait à payer les études des garçons [...]». Dans «L'appendice», Jacques cherche à démontrer que sa mère, pensionnaire dans un couvent trifluvien au début du siècle, bénéficia de traitement de faveur de la part de ses tantes ursulines: «On était tout à Dieu mais on n'oubliait pas sa famille», dit-il au sujet des innocentes gâteries que les religieuses faisaient parvenir à leurs nièces. Madeleine reprend à peu près les mêmes éléments de l'histoire et les présente sous un jour nouveau: ce serait «pour leur sécurité» que l'orpheline et ses sœurs auraient été logées avec les religieuses plutôt qu'au pensionnat.

Madeleine Ferron aime à croire que, sans être nécessairement féministe, sa mère fut plus libre que la plupart des jeunes femmes de son époque, ce qui apporte, par ricochet, un élément d'explication à la grande liberté intellectuelle qu'auront aussi ses enfants. Le fait d'avoir été élevée sans père ni mère aurait contribué à rendre Adrienne et ses sœurs indépendantes d'esprit et confiantes en leurs capacités: «Partager la vie de trois tantes religieuses [...] ne brima pas leur liberté personnelle. Cela les particularisa. Les tantes favorisèrent les études de leurs nièces, plutôt que d'essayer de les attirer vers le cloître». Les plus belles pages de cette saga familiale, qui sont aussi les plus déchirantes, sont celles qui relatent les derniers jours d'Adrienne. Les familiers de l'œuvre ferronienne seront surpris et émus de revoir ces scènes bien connues sous un angle différent, dans un style empreint de sobriété douloureuse.

Peu de temps après le décès d'Adrienne, Jacques, que son père avait mis pensionnaire au Jardin de l'Enfance de Trois-Rivières, souffrit (dit-il) d'une grave septicémie qu'il attribuera plus tard au dépaysement et à la douleur d'avoir perdu sa mère. Le sentiment de dépossession fut si profond que l'enfant aurait «protesté» en développant une maladie: «malheureux, je résistais mal au froid et à l'infection», dit-il dans «Le Chichemayais». Au pensionnat des ursulines, pendant ce temps, par un remarquable phénomène de simultanéité, la petite Madeleine éprouve elle aussi de grandes difficultés à être à la hauteur de ce qu'on attend d'elle. L'une des tantes religieuses a pris la mauvaise habitude d'évoquer devant la fillette le souvenir d'Adrienne, ce qui ajoute encore à son désarroi: «[Elle me parlait] des prouesses intellectuelles de ma mère et de ses sœurs et, à travers les récits, je percevais une inlassable demande: je devais réussir aussi bien qu'elles. J'éprouvais une telle impuissance à satisfaire cette ambition que je n'ai rien trouvé de mieux, comme dérivatif, qu'une minable anémie».

Comme on le voit, le destin littéraire de Madeleine et de Jacques Ferron est indissolublement lié par le drame que constitua pour eux la perte de cette femme, qui mourut de tuberculose en 1931; leur histoire familiale fait désormais partie, en quelque sorte, du domaine public.

Marcel Olscamp




   
 
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